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Nile Rodgers à la UNE du monde

 L’article complet : 

Les années 1970 touchent à leur fin, la vogue disco bat son plein. Désireux de s’extraire de la frénésie new-yorkaise, l’une des stars du genre, le musicien américain Nile Rodgers, s’installe à Westport, dans le Connecticut. Il baptise sa nouvelle maison « Le Crib » (« le berceau »). Trente-cinq ans plus tard, le drôle d’oiseau couve toujours son drôle de nid. Dans cette vaste demeure en bord de mer, où six chambres côtoient deux studios d’enregistrement, aucune femme n’a jamais donné la vie ; et, pourtant, une foisonnante progéniture continue d’y voir le jour.

« Mon rôle consiste à aider chaque artiste à accoucher de sa vision », résume le maître des lieux, qui nous reçoit en jogging écarlate, avant d’ajouter : « Mes chansons sont les enfants que je n’ai jamais eus. » De fait, sa marmaille ne manque pas de cachet : de David Bowie à Madonna, de Sister Sledge à Diana Ross, ce guitariste et producteur a engendré certains des plus importants disques des années 1970 et 1980. Quant à son dernier nourrisson, il caracole en tête des ventes depuis sa sortie, le 19 avril : il s’agit de Get Lucky, le nouveau tube de Daft Punk, sur lequel Nile Rodgers a posé ses lestes et légendaires riffs de guitare.
Si l’on se fie aux paroles, la chanson du duo français conte « la légende » d’un »phénix » qui ne cesse de renaître de ses cendres. Ce pourrait être, en un sens, l’histoire de notre hurluberlu aux longues tresses de pharaon : à 60 ans, Nile Rodgers a vécu plusieurs vies, frôlé plusieurs morts. Et, à en croire sa très fertile actualité – tournée estivale, livre, master class, collaborations tous azimuts –, il n’a pas fini de ressusciter.

Après plusieurs années dans l’ombre (en tant que guitariste permanent à l’Apollo Theater d’Harlem, il a accompagné des vedettes de la trempe de Screamin’ Jay Hawkins), Nile Rodgers rencontre son premier succès planétaire en 1978 avec Le Freak, du groupe Chic, qu’il a cofondé avec le bassiste Bernard Edwards. « Tout le monde y est allé de son interprétation. Les Français comprenaient : « Le fric, c’est chic », les Africains : « L’Afrique, c’est chic »… », sourit le musicien.
En juillet 1979, les disques de son groupe, Chic, ainsi que ceux des principales vedettes disco, sont détruits lors de la Disco démolition night, sous les vivats de 50 000 personnes rassemblées dans un stade de base-ball, à Chicago. Lancée par un humoriste qui entendait protester contre la suprématie de ce courant, l’événement a pour effet quasi immédiat d’enterrer le disco, passé de mode du jour au lendemain. Certains historiens américains y verront la révolte du prolétariat blanc, amateur de rock, contre l’émergence des minorités – gays, femmes, Noirs, Latinos –, férues de disco. « Avec Chic, nous étions les rois du monde, puis, en un éclair, nous sommes devenus des moins que rien, se souvient Nile Rodgers. J’ai dû attendre plusieurs années avant de retrouver les sommets, en tant que producteur de David Bowie, Madonna ou Duran Duran. »
Ce trauma n’est peut-être pas étranger au soin que le musicien porte à ses disques d’or, statuettes et autres trophées, méticuleusement entreposés sur les étagères du salon. « Ceux-là, on ne les brûlera pas », semblent dire les murs. Dans la cuisine, des posters témoignent d’un autre passé, d’une autre passion : « Le gaz fait la bonne cuisine », peut-on lire, en français dans le texte, sur l’un d’entre eux, évoquant le style joliment désuet des affichistes Paul Colin ou Jean-Dominique Van Caulaert. « J’entretiens une longue histoire d’amour avec votre pays, confesse-t-il, en mentionnant ses collaborations avec Sheila, Claude Nougaro ou Cheb Mami. Dans les années 1930, 1940 et 1950, beaucoup de jazzmen noirs-américains ont trouvé refuge en France, où ils étaient moins discriminés. Avec Chic, nous voulions incarner le versant moderne de ces jazzmen. Jouant de l’ignorance du grand public américain, nous nous sommes présentés comme un groupe français. C’est pourquoi nos chansons sont truffées de références francophones, comme sur le refrain de notre plus gros tube : « Le Freak, c’est chic »… »

En pleine fièvre disco, les hits classieux de Chic font chavirer le palpitant des futurs Daft Punk, dont le visage adolescent n’est pas encore dissimulé par des casques de robots : « Nile était l’une de nos idoles communes quand nous nous sommes rencontrés au lycée Carnot, à Paris, confiaient-ils au Monde, en mai.Vous imaginez quand on nous a rapporté qu’il était fan de Daft Punk ! » En le conviant sur trois titres de leur nouvel album, Random Access Memories, le tandem n’est pas le seul à avoir entrepris de tirer le guitariste de l’oubli. Etienne Daho l’a invité à jouer sur deux morceaux de son prochain album, Les Chansons de l’innocence retrouvée, qui sortira à l’automne : « A la fin des années 1970, le disco était plutôt mal vu par les fans de rock dont je faisais partie, mais ses productions pour Chic, Sister Sledge ou Sheila était irrésistibles : de la musique hédoniste à son sommet, se rappelle l’auteur de Week-end à Rome. J’adorais l’album qu’il a conçu avec les B-52’s, Cosmic Thing, en 1989. Ce fut le déclic. Dans la foulée, j’ai rencontré Nile à New York, en 1991, et lui ai demandé deproduire mon disque Paris ailleurs, mais il ne pouvait pas. Il y a deux ans, lorsque j’ai commencé à écrire mon nouvel album, j’ai immédiatement pensé à lui. Sontoucher unique et son sens du groove ont apporté la couleur dont nous rêvions. Il y a beaucoup de générosité dans son jeu. »

Sur une affiche punaisée près du vestibule, un coq chante gaiement. Mais, n’en déplaise à ses cocoricos, c’est au Royaume-Uni que Nile Rodgers a trouvé sa vocation, au mitan des années 1970 : après un concert à domicile des Londoniens de Roxy Music, le jeune homme comprend l’importance du « look », des attitudes. Son groupe s’appellera Chic, et mariera l’élégance du glam-rock britannique aux rythmes noirs-américains. Formation caméléon que celle-ci, qui épouse l’imagerie de son époque – costumes de grands créateurs, pattes d’eph –, mais laisse sa part la plus militante au vestiaire : « Nous vivions dans une bulle, imperméables aux secousses politiques qui fracturaient le pays, admet celui qui fraya un temps, au début des années 1970, avec les Black Panthers. Dans les années 1950, le twist avait séparé les corps des danseurs, mais le disco les a rapprochés : Noirs, Blancs, gays, hétéros, peu importe, tout le monde se touchait. Nous étions insouciants, comme les fous libérés de leur asile par les Alliés, dans le film dePhilippe de Broca, Le Roi de cœur. Certains matins, je me rendais en hors-bord du Crib jusqu’à New York… Cette extravagance me paraît loin. »
A sa manière, le Crib reflète l’embourgeoisement, à partir de la fin des années 1970, d’une frange de la communauté noire-américaine. Mobilier boisé, papiers peints pastel, garage spacieux, piscine discrète, jardin jonché de rougeoiements épars : la maison se fond parfaitement dans le décor de cette ville résidentielle et huppée qu’est Westport, blanche à plus de 90 %. Seuls quelques détails trahissent l’excentricité du propriétaire, comme ces estampes, dans un coin, qui évoquent le troisième pays de cœur de Rodgers, après la France et l’Angleterre : »Le Japon est le seul endroit où je suis suffisamment populaire pour jouer deux concerts différents le même soir », glisse celui qui s’apprête à repartir en tournée mondiale.

C’est au lendemain d’une prestation de Chic à Tokyo, en 1996, que son complice, le bassiste Bernard Edwards, meurt d’une pneumonie, à 43 ans, mettant fin à l’une des paires les plus alertes et complémentaires de l’histoire du rock. Au milieu du living-room, une touffe de plumes multicolores jure avec la sobriété du reste de la déco : « Des amis japonais m’ont offert ce porte-bonheur pour vaincre ma maladie »,explique Rodgers, sans s’appesantir.
Le musicien, à qui l’on a diagnostiqué un cancer de la prostate en octobre 2010, multiplie les projets, comme pour mieux vaincre le sort. Il nous fait écouter le prochain disque d’une « amie » nippone, la pianiste de jazz Akiko Moriyako, à laquelle il offre un coup de main. Nous parle de ses œuvres de charité, du blog où il chronique sa lutte contre la maladie, ou de sa prochaine comédie musicale, fondée sur son autobiographie, C’est Chic, qui vient d’être traduite en français. »Cinq réalisateurs ont voulu l’adapter au cinéma, mais j’ai refusé. Le spectacle sera dément, je ferai lire mes partitions au public ! », s’enthousiasme-t-il dans la voiture qui nous ramène à la gare de Westport, tout en reprenant à tue-tête le dernier tube de Justin Timberlake, que diffuse la radio locale.

Nous le retrouvons le lendemain, dans son autre berceau, son autre nid : New York. Ville matrice, dont chaque recoin résonne, à l’entendre, avec un pan de sa vie. L’enfance, d’abord, ballottée entre le Bronx et Greenwich Village, entrecoupée de brefs séjours à Los Angeles. Noire, cultivée, toxicomane, sa mère affole les mâles à la ronde, musiciens sans le sou ou truands sans merci, qui la violent sauvagement. En bon beatnik, le beau-père de Nile, blanc, prône l’amour libre, tandis que son père biologique, ancien percussionniste clochardisé, rôde d’asile en asile. « La même journée, je pouvais croiser des dieux du jazz – Thelonious Monk, Nina Simone – dans notre salon, aussi bien que mon père faisant la manche, à moitié nu sur le trottoir. »

Livré à lui-même, le gamin se réfugie dans la drogue, les filles et le cinéma, avant de s’éprendre de musique. Le voici à Harlem, et sa mythique salle de l’Apollo Theater, où, à l’orée des années 1970, Nile fait ses gammes en tant que guitariste permanent. Arrive la rencontre avec Bernard Edwards, un premier groupe en commun, intitulé New York City, un deuxième, Big Apple Band, quelques tournées dans le circuit de salles dit du « Chitlin' », réservé aux Noirs. Puis le succès, massif, avec Chic, lorsque Le Freak affole les pistes de danse, en 1978.
Nile Rodgers prend alors ses quartiers à Midtown, au cœur de Manhattan. La boîte de nuit phare de l’époque, le Studio 54, passe en boucle ses chansons :  » Nous avons composé Le Freak après nous être fait jeter par le videur du Studio 54, sourit-il. La première version du refrain disait « Fuck, Studio 54 ! »… Cela ne m’a pas empêché de hanter le lieu, plus tard, au point que les toilettes des femmes furent à un moment considérées comme mon bureau. » Mais, sauf à tenir la fellation et la consommation de stupéfiants pour une activité professionnelle, son véritable lieu de travail se trouve alors à quelques rues du Studio 54, au Power StationStudio, où Rodgers disposera pendant plusieurs années de sa propre salle d’enregistrement.
En ce dimanche ensoleillé de printemps, il donne une master class non loin de là, au dernier étage du New Museum of Contemporary Art, au sud de Manhattan. Sa leçon est l’un des temps forts de la 15e édition de la Red Bull Music Academy. Chapeauté par la marque de sodas autrichiens, ce programme itinérant s’est bâti une solide réputation en faisant se rencontrer, tous les ans, sommités desmusiques populaires et jeunes pousses avides de conseils. Cette année, entre autres manifestations, les principaux producteurs de David Bowie – Tony Visconti, Ken Scott, Brian Eno… – se sont relayés pour prodiguer leurs trucs et astuces à la cinquantaine d’apprentis sélectionnés par Red Bull. C’est au tour de Nile Rodgers, aux manettes de l’album le plus tubesque de Bowie, Let’s Dance (1983), d’y allerde ses tuyaux.
De digressions en anecdotes, il se met rapidement l’auditoire dans la poche. Un peu hâbleur, il imite les intonations aristocratiques de Bowie – « Nile, daaaarling ! »–, raconte la gestation sans accrocs du disque, conçu en dix-sept jours à peine, avec une demi-douzaine de musiciens noirs et latinos : « A l’époque, les Blancs avaient l’habitude de s’installer des mois et des mois en studio ; rien de tel pour nous autres, qui, faute d’argent, avions appris à jouer avec la montre dès nos premiers enregistrements. »

Guitare en main – sa blanche et fidèle Stratocaster 1959 –, le maestro indique comment il a détourné les démos rudimentaires de la star anglaise, modifiant ici les accords ou la tonalité, jouant là de syncopes et de contretemps, imprimant de part en part sa connaissance aiguë des canons rock, soul et jazz. « David Bowie m’a montré la pochette d’un vieux tube de Little Richard, puis il m’a dit : « Je veux que tu fasses ce que tu fais le mieux : des hits », raconte Rodgers. Il n’avait plus de label, les six derniers disques que je venais de produire s’étaient plantés. J’avais la trouille. »
Le triomphe de Let’s Dance en appellera d’autres – Like a Virgin, pour Madonna (1984), Notorious, pour Duran Duran (1986)… –, avant que la facture parfois jugée trop lisse et datée de ses productions ne le laisse, durant les années 1990 et 2000, sur la touche. « Mise à part Madonna, qui était dans une dynamique positive, la quasi-totalité des artistes qui ont fait appel à moi traversaient une période compliquée. Il m’a toujours fallu bricoler, réparer, arranger. » Belle définition du métier de producteur, en somme : « J’ai connu une douzaine de numéros un, mais à chaque fois ou presque, je ne m’y attendais pas. Il n’y a pas de règle, si ce n’est qu’une bonne chanson doit attraper immédiatement l’auditeur : en quelques secondes, il doit pouvoir la visualiser. Cela ne veut pas dire qu’un succès ne peut être cérébral et sophistiqué, au contraire. L’idéal est de combiner les deux. »
Rodgers cite l’exemple de I’m Coming Out, son tube polysémique pour Diana Ross : « J’avais remarqué que beaucoup de travestis s’habillaient comme elle. Je savais par ailleurs qu’elle désirait quitter son label, Motown. I’m Coming Outrépondait à ces deux injonctions : fournir un hymne aux gays et aider Diana Ross à se libérer de ses chaînes. »
Ici réside, sans doute, la patte de Nile Rodgers : une alliance de gimmicks accrocheurs en diable et de prouesses plus souterraines. Ainsi en est-il de sa manie de commencer ses chansons par le refrain, avant de dérouter peu à peu l’auditeur au fil de couplets, de ponts et de solos moins évidents. Les arrangements, de même, laissent autant d’espace aux uppercuts de la batterie, souvent mixée très en avant, qu’aux caresses des cuivres, des cordes ou des chœurs, comme l’illustrent deux de ses meilleurs morceaux, Modern Love, pour Bowie, ou Love Don’t Live Here Anymore, pour Madonna. Quant à ses virtuoses parties de guitare, elles parviennent à marquer le rythme tout en tenant la mélodie – gageure s’il en est.

Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, ce n’est pas parmi les amateurs de six-cordes que grouille la majorité de ses héritiers. En 1979, le premier succès de l’histoire du rap, Rapper’s Delight, de Sugarhill Gang, s’appuie sur un extrait deGood Times, de Chic. Rodgers menacera d’intenter un procès au groupe, malgré la descente dans son studio d’hommes de main armés jusqu’aux dents, en guise d’intimidation. Si, finalement, un arrangement sera trouvé, l’épisode contribuera àfaire évoluer le droit d’auteur. Il atteste, de surcroît, de la dette du hip-hop et de l’électro à l’égard de Rodgers – lequel, avec son remix avant-gardiste de Lost in Music, de Sister Sledge, en 1984, a inspiré des générations de disc-jockeys.

« On me surnomme le père de substitution du hip-hop », se marre Rodgers. Il porte un regard plus sévère sur le legs social et politique que sa génération a laissé au pays. « Barack Obama est plein de bonne volonté, mais il se heurte à une droite plus dure que jamais, qui n’hésite pas à le comparer à Hitler ! C’est la même Amérique qui, en 1979, appelait les fans de rock à démolir nos disques. La même Amérique qui refuse que Chic entre au Rock’n’Roll Hall of Fame (le groupe a été nominé sept fois pour rejoindre ce musée, sorte de Panthéon du rock basé à Cleveland, en vain). La même Amérique qui coupe les programmes éducatifs. J’ai appris à lire et à jouer de la musique dans l’orchestre d’une école publique. Ce ne serait plus possible aujourd’hui. »
Il soupire : « Les Etats-Unis finiront bien par changer. Mais je ne vivrai pas assez longtemps pour y assister. » Pas si sûr : prolifique comme il est, notre phénix pourrait bien parvenir à renaître d’ici là.

Nile Rodgers & Chic en concert le 26 juin à Orléans, le 29 juin à Enghien-les-Bains, le 8 juillet à Vienne, le 20 juillet à Marseille, le 21 juillet à Saint-Emilion, le 1eraoût à Vence, le 2 août à Sète, le 10 septembre à Paris.
Master-classe le 25 juin à 12 h 30, à la Fnac Saint-Lazare, 109 rue Saint-Lazare, Paris 9e.
C’est Chic, de Nile Rodgers (Rue Fromentin, 20 euros, 288 pages).
Random Access Memories, de Daft Punk (Columbia / Sony, disponible).
Les Chansons de l’innocence retrouvée, d’Etienne Daho (Polydor / Universal, sortie à l’automne).