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« Magnifique. » Et nos yeux doivent accueillir l’aurore, dans TELERAMA

L’histoire d’une amitié, dans l’Amérique des années 1970 à 1990, entre deux jeunes filles que tout sépare. Un roman tourmenté mais lumineux.

http://www.telerama.fr/livres/et-nos-yeux-doivent-accueillir-l-aurore,109035.php

Des histoires d’amitié, la littérature en regorge. Mais qui aient la sauvagerie et le rayonnement de celle qui unit Ann Drayton et Georgette George dans l’Amérique de la fin des années 1960 (jusqu’aux années 1990), on en a peu lu d’aussi entêtante. Comme la chanson de Dylan qui lui donne son titre. Qu’est-ce donc qui saisit, dans cette odyssée romanesque composée en 2005 par celle qui fut, à 25 ans (elle en a 62), l’assistante de l’essayiste Susan Sontag ? La composition, justement. Et l’acuité du regard quasi photographique sur la société, la politique, acquise sans doute chez le mentor féministe.

Car Sigrid Nunez brasse aussi généreusement l’évolution intellectuelle et morale, artistique et sociale des Etats-Unis qu’elle conte – via d’incessantes ruptures chronologiques – le destin de deux colocataires de la même université, en 1968. Une seule année pour forger deux femmes. Brillante, insolente, Ann est riche, fille unique de parents attentionnés qu’elle méprise, ne se consacrant qu’à ses engagements contre la guerre du Vietnam, le racis­me, les ravages du capitalisme. Moins douée, Georgette est d’un milieu où l’alcoolisme le dispute à la drogue, le chômage à la délinquance. Ann protège Georgette, qui admire l’audace de son amie, son dévouement au service des exclus. Puis les parcours divergent. Militante intransigeante, Ann vit avec un Noir ; Georgette s’abîme de concessions sentimentales en compromissions professionnelles. Les deux femmes croient se perdre de vue. Mais Georgette reste hantée. Elle apprend qu’Ann a été emprisonnée à perpétuité pour avoir assassiné le flic qui menaçait son amant. A la prison, elle est ­devenue une espèce de sainte laïque qu’humilient les taulardes. Plane l’ombre de la philosophe Simone Weil, engagée au service des pauvres jus­qu’au sacrifice de soi, dans cette mélancolique saga qui évoque les influen­ces mystérieuses, paradoxales, qu’un être exerce sur un autre… Qu’est-ce qui nous construit ? Pas la famille, selon Nunez, elle-même de mère allemande et de père sino-panaméen émigrés aux Etats-Unis. Davantage la mémoire des choses, les traces des êtres. Surtout le pouvoir des mots, qui traquent le vécu, lui font rendre l’âme. Comme dans ce roman tourmenté et pourtant lumineux, écrit à la première personne, mais où la narratrice préfère dire « elle » quand l’émotion devient trop vive… L’épopée tragique des deux amies est au risque du suicide comme de la sainteté. Elles ne gagnent pas, ne perdent pas. Mais vivent jusqu’au bout. Dans un pays aussi tourmenté qu’elles. Aussi contradictoire. Elles l’épousent, le transcendent à leur façon. Et c’est magnifique.

Fabienne Pascaud, dans Télérama