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9782919547388
Prix : 23 € ISBN : 978-2-919547-38-8

Les Intéressants, Meg Wolitzer

Traduit de l'anglais (américain) par Jean Esch

Durant les années 1970, Julie, 16 ans, passe une partie de son été à Spirit in the wood, une colonie de vacances. Elle y fait la connaissance d’un groupe de cinq jeunes adolescents qui se sont baptisés «Les Intéressants», par défi vis à vis des autres pensionnaires : Ethan, un surdoué des films d’animation, Goodman et sa soeur Ash, ainsi que Jonah, le fils d’une célèbre chanteuse folk icône de la contre culture, et enfin Cathy, une très belle fille qui rêve de devenir danseuse.

Julie – rebaptisée Jules par les Intéressants – est fascinée par ces jeunes gens de son âge, cultivés, ironiques, talentueux et sûrs d’eux.

Le roman suit l’évolution des Intéressants pendant près de quarante ans. Ethan épousera Ash. Ensemble, ils connaîtront le succès, même si Ethan reste profondément amoureux de Jules. Goodman, lui, devra faire face à la justice. Ash sera détourné de la musique.  Et Jules…  Jules se cherchera pendant de longues années et racontera leur histoire à tous.

Que deviennent les talents et les aspirations de chacun ? Un don de jeunesse peut-il constituer le socle de toute une vie ? Et comment peut-on y rester fidèle malgré les choix qu’impose la vie adulte ? Chacun trahira à sa manière l’adolescent qu’il fut. 

Une fresque impressionnante, à la fois réaliste et sensible. Le roman d’un écrivain au sommet de son art. 

Livre traduit avec le soutien du Centre national du Livre. 

"Un grand roman de l'amitié." — Raphaëlle Leyris, Le Monde

Auteur

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Née en 1959, Meg Wolitzer a écrit dix romans  - dont La Position (éditions Sonatine, 2014) et L'épouse (Grasset, 2005) -  et de nombreux scénarios. Elle vit et travaille à New York.

Extrait






C’est par une douce nuit du début juillet, en cette année depuis longtemps envolée, que les Intéressants se réunirent pour la première fois. Ils n’avaient alors que quinze ou seize ans et ils se donnèrent ce surnom avec une ironie timide. Julie Jacobson, extérieure au groupe, et peut-être même considérée comme une anomalie, avait été invitée pour d’obscures raisons ; assise dans un coin, sur le plancher qui avait besoin d’un coup de balai, elle cherchait à paraître effacée sans avoir l’air pathétique : un équilibre délicat. Le tipi, d’une conception ingénieuse, mais construit à moindre frais, devenait étouffant lorsque,... Lire la suite

La presse en parle

  • "Un grand roman de l'amitié." — Raphaëlle Leyris, Le Monde
  • "Une narration vertigineuse. (...) Une profondeur et une subtilité rarement vues." — Télématin, France 2
  • "Une fresque (...) ample, ambitieuse et galvanisante : un roman très habité qui se lit d'une traite, palpitant de bout en bout." — Emily Barnett, Les Inrockuptibles
  • "L'américaine épate par sa manière de mener de main de maître une saga qui s'écoule sur trente ans." — Alexandre Fillon, Livres Hebdo
  • "Extrêmement mordant.(...) Impressionnant d'intelligence et de maîtrise." — Augustin Trapenard, Le Grand Journal





C’est par une douce nuit du début juillet, en cette année depuis longtemps envolée, que les Intéressants se réunirent pour la première fois. Ils n’avaient alors que quinze ou seize ans et ils se donnèrent ce surnom avec une ironie timide. Julie Jacobson, extérieure au groupe, et peut-être même considérée comme une anomalie, avait été invitée pour d’obscures raisons ; assise dans un coin, sur le plancher qui avait besoin d’un coup de balai, elle cherchait à paraître effacée sans avoir l’air pathétique : un équilibre délicat. Le tipi, d’une conception ingénieuse, mais construit à moindre frais, devenait étouffant lorsque, comme ce soir-là, aucun souffle de vent n’entrait par les fenêtres à moustiquaires. Julie Jacobson brûlait d’envie d’étendre une jambe ou de faire bouger sa mâchoire, ce qui déclenchait parfois à l’intérieur de son crâne des petits bruits de percussion très agréables. Mais si elle attirait l’attention, d’une manière ou d’une autre, quelqu’un risquait de se demander pourquoi elle était là ; et franchement, elle le savait bien, elle n’avait aucune raison d’être là. Elle avait cru à un miracle quand, un peu plus tôt dans la soirée, Ash Wolf lui avait adressé un signe de tête devant la rangée de lavabos et lui avait demandé si elle voulait se joindre à elle et aux autres, plus tard. Les autres. Rien que ces deux mots, c’était exaltant.




Julie l’avait regardée d’un air idiot et s’était empressée d’essuyer son visage mouillé avec une serviette fine qui venait de chez elle. Jacobson, avait inscrit sa mère sur le bord froncé, au feutre rouge indélébile, d’une écriture hésitante qui paraissait un peu tragique maintenant. « Oui, d’accord », avait-elle répondu par instinct. Et si elle avait dit non ?se demanda-t-elle ensuite, habitée par une sorte d’effroi baroque étrangement plaisant. Si elle avait décliné cette invitation lancée à la légère et continué sa petite vie, en avançant d’un pas lourd en toute inconscience, comme une personne ivre, une personne aveugle, une demeurée, qui se satisfait de son petit paquet de bonheur. Mais elle avait dit « oui, d’accord », devant les lavabos de la salle de bains des filles, et maintenant elle était là, plantée dans le coin de ce monde inconnu et ironique. Pour elle, l’ironie était une chose nouvelle, au goût étonnamment bon, comme un fruit d’été introuvable jusqu’alors. Bientôt, elle et les autres se montreraient ironiques presque en permanence, incapables de répondre à une question innocente sans donner à leurs paroles un petit côté narquois. Très vite cependant, les railleries s’atténueraient, l’ironie se teinterait de sérieux, les années raccourciraient et s’envoleraient. Il ne faudrait pas longtemps alors pour qu’ils soient tous choqués et tristes de se retrouver engoncés dans leur personnalité d’adulte, épaisse et définitive, sans quasiment aucun espoir de se réinventer.




Mais ce soir-là, bien avant le choc, la tristesse et la permanence des choses, assis dans le tipi des garçons numéro 3, avec leurs vêtements qui sentaient bon comme le pain chaud, vestiges de la toute dernière machine faite à la maison, Ash Wolf dit :




— Tous les étés, on se réunit ici, comme ça. On devrait se donner un nom.




— Pourquoi ? demanda Goodman, son grand frère. Pour que le monde sache à quel point on est incroyablement intéressants ?




— On pourrait s’appeler les Incroyablement Intéressants ? suggéra Ethan Figman. Qu’est-ce que vous en dites ?




— Les Intéressants, répéta Ash. Ça sonne bien.




Ce fut donc décidé




—À partir de ce jour, dit Ethan, puisque nous sommes clairement les personnes les plus intéressantes qui ont jamais existé, puisque nous sommes totalement irrésistibles, puisque nos cerveaux débordent de réflexions intellectuelles, faisons-nous appeler les Intéressants. Et que tous ceux qui croisent notre chemin tombent raides morts tellement on est intéressants.




Dans un moment ridiculement solennel, ils levèrent leurs gobelets en carton et leurs joints. Julie se risqua à lever son verre de vodka-Tang – « V & T », ils appelaient ça – en hochant la tête avec gravité.




— Tchin, dit Cathy Kiplinger.




— Tchin, répétèrent les autres.




Ce nom était ironique et le baptême improvisé d’une prétention moqueuse, n’empêche, Julie Jacobson les trouvait vraiment intéressants. Ces adolescents qui l’entouraient, tous originaires de New York, étaient comme des membres de la famille royale, des vedettes de cinéma françaises, avec quelque chose de papal en plus. Dans ce camp de vacances, tout le monde était censé posséder des dons artistiques, mais autant qu’elle pouvait en juger, ce lieu accueillait le noyau chaud du camp. Elle n’avait jamais rencontré des gens comme eux ; ils étaient intéressants comparés aux habitants de Underhill, cette banlieue de New York où elle avait toujours vécu, mais comparés également à tout ce qui se trouvait là-bas et qui, à cet instant, lui paraissait mal fagoté, infâme, absolument répugnant.




Brièvement, au cours de cet été 1974, quand Julie ou n’importe lequel d’entre eux détacha les yeux de la concentration intense et hébétée de leurs pièces en un acte, de leurs dessins animés, de leurs numéros de danse et de leurs guitares acoustiques, ils se retrouvèrent en train de contempler une horrible porte et s’empressèrent de détourner le regard. Deux garçons du camp avaient des exemplaires des Hommes du président sur les étagères au-dessus de leur lit, à côté des grosses bombes aérosol d’insecticides et des petits flacons de peroxyde de benzoyle destiné à éradiquer l’acné florissante et sujette à l’excitation. Le livre était sorti peu de temps avant le début du camp, et la nuit, quand les conversations du tipi sombraient dans le sommeil ou les stridulations de la masturbation, ils lisaient à la lumière des lampes de poche. En se disant : incroyables, ces enfoirés.




Voilà le monde dans lequel ils allaient devoir entrer : un monde d’enfoirés. Julie Jacobson et les autres s’arrêtèrent à la porte. Qu’étaient-ils censés faire ? La franchir ? À la fin de l’été, Nixon s’en irait d’un pas chancelant, en laissant derrière lui sa traînée humide de limace, et tout le camp regarderait la scène sur un vieux téléviseur Panasonic trimballé jusque dans le réfectoire par les propriétaires, Manny et Edie Wunderlich, deux socialistes vieillissants, des légendes dans le petit monde, de plus en plus restreint, des socialistes vieillissants.




Maintenant, ils se réunissaient parce que le monde était insupportable, mais eux ne l’étaient pas. Julie s’autorisa un autre petit mouvement en croisant et en recroisant les bras. Malgré cela, personne ne se retourna et n’exigea de savoir qui avait invité cette fille empotée, rousse, à la peau marbrée. Personne ne lui demanda de partir. Elle balaya du regard la pièce sombre où tout le monde était majoritairement inerte sur les lits superposés et les lattes du plancher, comme dans un sauna.




Ethan Figman, le corps épais, exceptionnellement laid, les traits un peu aplatis, comme écrasés contre le mur de verre invisible d’un mime, était assis la bouche ouverte, un disque sur les genoux. C’était une des premières personnes que Julie avait remarquées quand sa mère et sa sœur l’avaient amenée ici en voiture, quelques jours plus tôt. Il arborait un chapeau mou en jean et saluait tout le monde autour de lui sur la pelouse, il se jetait sur les malles pour les porter et se laissait broyer par les étreintes platoniques des filles et les poignées de main rituelles des autres garçons. Des gens lui criaient : « Ethan ! Ethan ! » et il était entraîné vers chacune de ces voix, tour à tour.




« Ce garçon a l’air ridicule, avait commenté discrètement Ellen, la sœur de Julie, alors qu’elles venaient juste de descendre de leur Dodge verte, après quatre heures de route depuis Underhill. Il avait l’air ridicule, oui, mais Julie éprouvait déjà le besoin de protéger ce garçon qu’elle ne connaissait pas.




« Non, pas du tout, avait-elle répondu. Il est très bien. »




Elles étaient sœurs, seize mois seulement les séparaient, mais Ellen, l’aînée, avait des cheveux bruns, un visage fermé et elle professait des opinions étonnamment réprobatrices, souvent dans la petite maison où elles vivaient avec leur mère, Lois, et jusqu’à cet hiver avec leur père, Warren, décédé d’un cancer du pancréas depuis. Julie n’oublierait jamais cette expérience de vie commune avec un mourant, surtout le fait de partager l’unique salle de bains, couleur pêche, que son pauvre père s’excusait de monopoliser. Elle avait eu ses premières règles à quatorze ans et demi, bien plus tard que toutes les filles qu’elle connaissait, et parfois, elle avait besoin de se rendre à la salle de bains quand celle-ci était occupée. Réfugiée dans sa chambre avec une grosse boîte de Kotex, elle pensait au contraste entre elle qui « entrait dans la peau d’une femme », d’après le film que leur avait projeté leur professeure d’éducation physique bien avant, en classe de sixième, et son père qui entrait dans autre chose, auquel elle ne voulait pas penser, mais qui pesait sur elle en permanence.




En janvier, il mourut, ce qui fut à la fois une terrible épreuve et un soulagement : impossible de se concentrer sur cette idée ou de ne plus y penser. L’été approcha, sans que rien n’ait été prévu. Ellen ne voulait aller nulle part, mais Julie ne pouvait rester à la maison tout l’été à se morfondre, à regarder sa sœur et sa mère se morfondre ; elle allait devenir folle, décréta-t-elle. À la dernière minute, son professeur d’anglais lui suggéra ce camp de vacances. Il restait une place et ils acceptaient d’accueillir Julie avec sa bourse. Personne à Underhill n’allait dans ce genre de camp ; non seulement les gens n’en avaient pas les moyens, mais l’idée ne leur serait jamais venue. Les jeunes restaient tous à la maison et allaient au centre de loisirs miteux, ou bien ils passaient de longues journées à la piscine municipale, le corps huilé, ils travaillaient chez Carvel ou traînaient entre leurs quatre murs humides.




Personne ne roulait sur l’or et personne ne semblait en faire un drame. Warren Jacobson avait travaillé au département des ressources humaines chez Clelland Aerospace. Julie n’avait jamais très bien compris en quoi consistait le métier de son père, mais elle savait que son salaire ne leur permettait pas de faire construire et d’entretenir une piscine dans leur petit jardin. Pourtant, quand on lui offrit subitement l’occasion d’aller dans ce camp pour l’été, sa mère insista pour qu’elle accepte. « Il faut que quelqu’un s’amuse un peu dans cette famille, dit Lois Jacobson, veuve récente et tremblante de quarante et un ans. Depuis le temps. »




Ce soir-là, dans le tipi des garçons numéro 3, Ethan Figman paraissait aussi sûr de lui que ce premier jour sur la pelouse. Sûr de lui, mais conscient sans doute de sa laideur, qui l’accompagnerait toute sa vie. En utilisant la pochette du disque, Ethan commença à rouler des joints de manière experte. C’était son boulot, avait-il déclaré, et de toute évidence il aimait s’occuper les mains quand il n’avait pas de crayon ou de stylo à tenir. Il passait des heures à dessiner des petits films d’animation et à remplir les feuilles de son carnet à spirale qui dépassait toujours de sa poche arrière. Pour le moment, il manipulait délicatement les petites quantités de graines, de brindilles et de bourgeons.




— Active un peu, Figman. Les indigènes s’impatientent, lui lança Jonah Bay.




Julie ne savait presque rien encore, mais elle savait que Jonah, un beau garçon avec des cheveux noirs aux reflets bleus qui lui tombaient sur les épaules et un lacet de cuir autour du cou, était le fils de la chanteuse folk Susannah Bay. Pendant longtemps, sa célèbre mère demeurerait le principal signe particulier de Jonah. Il avait pris l’habitude d’employer à tort et à travers l’expression « les indigènes s’impatientent », mais cette fois, elle était partiellement adaptée. Tout le monde dans cette pièce était impatient, mais personne n’était originaire de cet endroit.




En cette soirée de juillet, il restait encore plus d’un mois à Nixon avant qu’on l’enlève de la pelouse de la Maison Blanche comme un meuble de jardin pourri. En face d’Ethan, Jonah Bay était assis avec sa guitare à cordes métalliques, coincé entre Julie Jacobson et Cathy Kiplinger, une fille qui s’agitait et s’étirait toute la journée dans le studio de danse. Grande, blonde, elle affichait des formes féminines avec lesquelles la plupart des filles ne se sentaient pas à l’aise à quinze ans. En outre, Cathy était « beaucoup trop exigeante sur le plan affectif » comme le dit quelqu’un plus tard, sans prendre de gants. C’était le genre de filles que les garçons ne laissaient jamais en paix ; ils la pourchassaient de manière implacable. Parfois, ses mamelons apparaissaient à travers le tissu de son justaucorps tels les boutons d’un coussin de canapé, et tout le monde devait les ignorer, comme souvent il fallait ignorer les mamelons dans leurs vicissitudes.




Les dominant tous, Goodman Wolf était vautré sur un des lits du haut, mesurant plus d’un mètre quatre-vingts, allergique au soleil, les genoux épais et hyper viril avec son short kaki et ses sandales en peau de buffle. Si ce groupe possédait un leader, c’était lui. D’ailleurs, ce soir, les autres étaient littéralement obligés de le regarder d’en bas. Deux garçons qui logeaient eux aussi dans ce tipi avaient été priés, poliment mais fermement, d’aller faire un tour ailleurs. Goodman voulait devenir architecte, Julie l’avait entendu le dire, mais il n’essayait jamais de comprendre comment des bâtiments tenaient debout, comment des ponts suspendus supportaient le poids des voitures. Physiquement, il n’était pas aussi spectaculaire que sa sœur car sa beauté était un peu ternie par une peau à problème mal rasée. Mais malgré ses imperfections et une impression générale d’indolence, c’était une présence énorme et influente. L’été précédent, en pleine représentation de En attendant Godot, Goodman était monté dans la cabine d’éclairage et avait plongé la scène dans l’obscurité pendant trois minutes entières, juste pour voir ce qui se passait : qui allait hurler, qui allait rire, les ennuis qu’il allait avoir. Plus d’une fille assise dans le noir avait secrètement imaginé Goodman allongé sur elle. Il serait si grand, si fort, comme un bûcheron qui essaierait de baiser une fille. Non, plutôt comme un arbre qui essaierait de baiser une fille.




Beaucoup plus tard, des personnes qui avaient vécu dans ce camp avec lui s’accorderaient à dire qu’il était logique que Goodman Wolf soit celui dont la vie avait connu la trajectoire la plus alarmante. Évidemment, ils étaient surpris, disaient-ils, mais pas tant que ça, prenaient-ils soin de préciser.




Les Wolf venaient à Spirit-in-the-Woods depuis qu’ils avaient douze et treize ans ; ils jouaient un rôle essentiel sur le camp. Goodman était grand et fort, direct et dérangeant ; Ash était fluette, franche et belle avec ses longs cheveux châtain clair raides et ses yeux tristes. Certains après-midi, en plein atelier d’impro, quand les élèves parlaient dans un langage inventé ou poussaient des meuglements et des bêlements, Ash Woolf quittait subitement la salle de théâtre en douce. Elle regagnait le tipi vide des filles et s’allongeait sur son lit pour écrire dans son journal en mangeant des Junior Mints.




Je commence à croire que je ressens trop les choses, écrivait Ash. Les sentiments se déversent en moi comme des flots et je suis impuissante face à cet assaut.




Ce soir, la porte à moustiquaire s’était refermée en grimaçant derrière les garçons chassés du tipi, puis les trois filles venant de l’autre côté des pins étaient arrivées. Ils étaient six à l’intérieur de cette structure en bois conique éclairée par une ampoule unique. Ils se retrouveraient dès que possible jusqu’à la fin de l’été, et fréquemment à New York pendant un an et demi. Ils partageraient encore un été. Après cela, durant la trentaine d’années qui suivrait, quatre seulement se retrouveraient dès que possible, mais évidemment, ce serait totalement différent.




Julie Jacobson, au début de cette première soirée, n’était pas encore devenue Jules Jacobson, un nom qui sonnait beaucoup mieux ; ce changement surviendrait habilement un peu plus tard. En tant que Julie, elle s’était toujours sentie mal à l’aise ; elle était dégingandée, sa peau rosissait et se couvrait de plaques à la moindre provocation : si elle était gênée, si elle mangeait de la soupe trop chaude, si elle s’exposait au soleil trente secondes. Ses cheveux couleur daim, récemment permanentés au salon de coiffure La Beauté à Underhill, donnaient à sa tête un aspect de caniche qui la mortifiait. Cette opération chimique puante était une idée de sa mère. Durant l’année où son père agonisait, Julie s’était occupée en coupant avec zèle les pointes fourchues de ses cheveux et depuis, ils étaient frisottés et en bataille. Parfois, elle en découvrait un incroyablement fourchu, et elle tirait dessus en écoutant le craquement du cheveu qui se brisait entre ses doigts, comme une branche ; elle éprouvait alors une sensation semblable à un soupir intérieur.




Un jour où elle se regardait dans la glace, ses cheveux lui parurent aussi laids qu’un nid ravagé. Une coupe et une permanente pourraient y remédier, lui dit sa mère. Après la permanente, quand Julie se vit dans la glace du salon, elle s’écria : « Oh, merde ! » et elle sortit sur le parking en courant, poursuivie par sa mère qui affirmait que ça allait retomber, ce serait moins volumineux demain.




« Oh, ma chérie, ça fera moins fleur de pissenlit ! » lui cria Lois Jacobson au-dessus des rangées de voitures aveuglantes.




Maintenant, au milieu de ces adolescents qui fréquentaient depuis deux ou trois ans ce camp de vacances axé sur les arts du spectacle et les arts plastiques, situé à Belknap dans le Massachusetts, Julie, une étrangère avec une tête de caniche et de fleur de pissenlit, venant d’une petite ville quelconque à cent kilomètres à l’est de New York, était étonnamment fascinante pour eux. En étant juste rassemblés là, dans ce tipi, à l’heure dite, ils se séduisaient tous mutuellement par leur grandeur, ou l’hypothèse d’une éventuelle grandeur. Une grandeur en devenir.




Jonah Bay tira sur le sol un lecteur de cassettes aussi lourd qu’une valise nucléaire.




— J’ai des nouvelles cassettes, annonça-t-il. Des super trucs acoustiques. Écoutez un peu ces riffs, vous n’allez pas en revenir.




Les autres écoutèrent consciencieusement car ils avaient confiance dans ses goûts, même s’ils ne les comprenaient pas. Jonah ferma les yeux pendant que la musique passait, et Julie l’observa dans cet état de pétrification. Les piles commençaient à rendre l’âme et le son qui sortait du magnétophone semblait émaner d’un musicien en train de se noyer. Mais Jonah, guitariste talentueux apparemment, aimait ça, alors Julie aussi, et elle hochait la tête plus ou moins en rythme. Cathy Kiplinger servit d’autres V & T et remplit sa tasse pliante, comme celles que l’on emportait en camping et n’étaient jamais vraiment propres, et qui ressemblaient, fit remarquer Jonah, à une maquette miniature du musée Guggenheim.




— Ce n’est pas un compliment, ajouta-t-il. Une tasse n’est pas censée s’aplatir et se reconstruire. C’est déjà un objet parfait.




Une fois encore, Julie se surprit à hocher la tête, approuvant discrètement tout ce que disaient les personnes présentes.




Durant la première heure, il fut question de livres, principalement ceux écrits par des écrivains européens taciturnes et rebelles.




— Günter Grass, c’est Dieu, en fait, déclara Goodman Wolf, et les deux autres garçons acquiescèrent.




Julie n’avait jamais entendu parler de Günter Grass, mais elle n’allait pas l’avouer. Si quelqu’un lui posait la question, elle affirmerait qu’elle aussi adorait Günter Grass, même si, ajouterait-elle pour se protéger : « Je regrette de ne pas avoir lu tous ses livres. »




— Pour moi, Dieu c’est Anaïs Nin, déclara Ash.




— Comment tu peux dire ça ? demanda son frère. C’est bourré de trucs de filles prétentieux. Je ne comprends pas comment on peut lire Anaïs Nin. C’est le pire écrivain qui a jamais existé.




— Anaïs Nin et Günter Grass ont tous les deux un Umlaut sur leur nom, fit remarquer Ethan. C’est peut-être la clé de leur succès. Je vais en ajouter un aussi.




— Qu’est-ce qui t’a pris de lire Anaïs Nin, Goodman ? demanda Cathy.




— C’est Ash qui a insisté. Et je fais tout ce que dit ma sœur.




— Dieu, c’est peut-être Ash, dit Jonah avec un beau sourire.




Deux d’entre eux annoncèrent qu’ils avaient apporté des livres de poche qu’ils devaient lire pour l’école ; leurs listes de lectures estivales se ressemblaient toutes, on y trouvait ces mêmes auteurs énergiques, amis des adolescents : John Knowles et William Golding.




— Quand on y réfléchit, dit Ethan, Sa Majesté des mouches est l’opposé de Spirit-in-the-Woods, au fond. Un cauchemar absolu d’un côté, une utopie de l’autre.




— Oui, ils sont diamétralement opposés, dit Jonah car c’était une expression qu’il aimait bien utiliser. Même si, pensa Julie, quand quelqu’un disait « diamétralement », « opposés » n’était jamais loin derrière.




Il fut question des parents aussi, avec un mépris tolérant.




— J’estime que la séparation entre ma mère et mon père ne me regarde pas, dit Ethan en bavant sur le joint. Ils sont complètement repliés sur eux-mêmes, ce qui veut dire qu’ils ne font pas attention à moi, en gros, et je ne vais pas me plaindre. Même si j’aimerais bien que mon père pense à remplir le frigo de temps en temps. Nourrir son enfant… il paraît que c’est le dernier truc à la mode.




— Viens donc au Labyrinthe, dit Ash. Tu seras totalement pris en charge.




Julie n’avait pas la moindre idée de ce qu’était ce Labyrinthe. Un club très privé en ville, avec une longue entrée tortueuse ? Elle ne pouvait pas poser la question, de peur d’afficher son ignorance. Même si elle ne savait pas comment elle s’était retrouvée admise dans ce groupe, la présence d’Ethan Figman lui semblait tout aussi mystérieuse. Il était tellement trapu et dénué de charme, avec de l’eczéma qui courait sur ses avant-bras comme une mèche enflammée. Ethan n’ôtait jamais sa chemise. Chaque jour, durant la période de piscine, il restait sous le toit en tôle bouillant en compagnie de son professeur, Old Mo Templeton, qui avait travaillé à Hollywood, apparemment, avec Walt Disney lui-même. Old Mo qui ressemblait de manière inquiétante au Gepetto du Pinocchio de Disney justement.




En sentant le contact du joint mouillé d’Ethan Figman, Julie imagina toutes leurs salives en train de se mélanger, au niveau cellulaire, et cette image la dégoûta, puis elle rit intérieurement en pensant : nous ne sommes rien d’autre qu’une boule de cellules grouillantes en fusion. Ethan la regardait attentivement, remarqua-t-elle.




— Hum, fit-il.




— Quoi ?




— Petit ricanement révélateur. Peut-être que tu devrais ralentir un peu.




— Oui, peut-être, concéda Julie.




— Je garde un œil sur toi.




— Merci.




Ethan reporta son attention sur les autres, mais dans son état précaire, planant, Julie eut l’impression qu’il avait choisi d’être son protecteur. Elle continua à réfléchir comme une personne défoncée, focalisée sur le mélange des cellules humaines qui emplissaient ce tipi, et fabriquaient ce garçon laid et gentil, l’être inexistant ordinaire qu’elle était, mais aussi cette jolie fille fragile assise en face d’elle ; le frère de la jolie fille, au magnétisme exceptionnel ; le fils affable à la voix douce, d’une célèbre chanteuse folk et, enfin, la danseuse à la sexualité assumée, légèrement maladroite, avec sa gerbe de cheveux blonds. Ils n’étaient tous que d’innombrables cellules qui s’étaient assemblées pour créer ce groupe particulier, ce groupe dont Julie Jacobson, qui n’avait absolument aucun crédit, décréta subitement qu’elle l’aimait. Elle en était amoureuse et elle en serait amoureuse toute sa vie.




Ethan dit :




— Si ma mère veut abandonner mon père et baiser avec mon pédiatre, j’espère qu’il s’est lavé avec du savon après avoir enfoncé sa main dans le cul d’un gosse.




— Attends un peu, Figman, tu veux nous faire croire que ton pédiatre enfonce sa main dans le cul de tous ses patients, le tien y compris ? demanda Goodman. Ça m’embête de te dire ça, mec, mais ce n’est pas normal. C’est contraire au serment d’Hippocrate. Tu sais : « Je promets de ne pas enfoncer ma main dans le cul. »




— Non, il ne fait pas ça. J’essayais juste d’être dégoûtant pour attirer votre attention, répondit Ethan. C’est ma méthode.




— OK, on a pigé, tu es dégoûté par la séparation de tes parents, dit Cathy.




— C’est une chose qu’Ash et moi, on ne peut pas comprendre, dit Goodman car nos parents sont heureux comme des poissons dans l’eau.




— Ouais. Maman et papa se roulent quasiment des pelles devant nous, ajouta Ash en faisant mine d’être scandalisée, mais on sentait qu’elle était fière.




Les parents de Wolf, que Julie avait entrevus le premier jour, étaient des gens énergiques à l’allure jeune. Gil était banquier d’affaires chez Drexel Burnham, et Betsy, sa jolie épouse qui s’intéressait à l’art, préparait des repas ambitieux.




— Figman, reprit Goodman, tu fais genre « ’j’en ai rien à foutre de ma famille », mais en vérité, tu ne t’en fous pas. Tu en souffres même, à mon avis.




— Je ne cherche pas à détourner la conversation du drame de mon foyer brisé, dit Ethan, mais on pourrait parler de tragédies bien plus graves.




— Comme quoi ? demanda Goodman. Ton nom bizarre ?




— Ou le massacre de Mỹ Lai, dit Jonah.




— Oh, le fils de la chanteuse folk nous ressort le Vietnam à la première occasion, dit Ethan.




— Ferme-la, dit Jonah, mais il n’était pas en colère.




Ils restèrent tous muets pendant un moment : difficile de savoir quoi faire quand soudain l’atrocité rencontrait l’ironie. Apparemment, vous étiez censé vous arrêter à la jonction. Vous vous arrêtiez et vous attendiez, puis vous passiez à autre chose, même si c’était affreux. Ethan dit :




— J’aimerais déclarer publiquement qu’Ethan Figman n’est pas un nom si horrible. Goodman Wolf est bien pire. On dirait un nom de puritain. « Humble Goodman Wolf, ta présence est requise au silo. »




Julie, dans son état second, se disait que tout cela était du badinage, ou ce qui pouvait s’en approcher le plus à leur âge. Le niveau véritable était faible, mais la machine avait été mise en marche, elle se préparait pour plus tard.




— Dans l’école de notre cousin en Pennsylvanie, dit Ash, il y a une fille qui s’appelle Crema Seamans.




— Tu inventes, dit Cathy.




— Non, répondit Goodman. C’est la vérité.




Ash et Goodman paraissaient très sérieux tout à coup. S’il s’agissait d’un scénario tordu synchronisé entre frère et sœur, ils avaient mis au point un numéro convaincant.




— Crema Seamans, répéta Ethan, songeur. On dirait un nom de soupe faite avec différentes semences. Campbell l’a retirée du marché immédiatement.




— Arrête, Ethan, ta description est trop imagée, dit Cathy Kiplinger.




— Normal, c’est un dessinateur, répondit Goodman.




Tout le monde rit et puis, sans prévenir, Goodman sauta de son perchoir, faisant trembler tout le tipi. Il atterrit sur le lit aux pieds de Cathy Kiplinger, sur ses pieds à vrai dire, l’obligeant à se redresser, agacée.




— Qu’est-ce que tu fous ? demanda-t-elle. Tu m’écrases. Et tu empestes. La vache, c’est quoi, Goodman, de l’eau de toilette ?




— Oui. Canoë.




— Je déteste.




Mais elle ne le repoussa pas. Goodman s’attarda, en lui prenant la main.




— Observons une minute de silence pour Crema Seamans, s’entendit dire Julie.




Elle n’avait pas prévu d’ouvrir la bouche ce soir, et à peine eut-elle prononcé ces paroles qu’elle craignit d’avoir commis une erreur en s’immisçant de cette façon. Dans quoi ?se demanda-t-elle. Dans eux. Mais peut-être n’était-ce pas une erreur. Ils la regardaient attentivement, ils la jaugeaient.




— La fille de Long Island parle, dit Goodman.




— Goodman, ce commentaire donne de toi l’image d’un être affreux.




— Je suis affreux.




— Affreux dans le genre nazi, ajoute Ethan. Comme si tu utilisais une sorte de code pour rappeler à tout le monde que Julie est juive.




— Moi aussi, je suis juif, Figman, dit Goodman. Comme toi.




— Non, tu n’es pas juif, rétorqua Ethan. Car même si ton père est juif, ta mère ne l’est pas. Il faut avoir une mère juive, sinon, ils te balancent ’du haut d’une falaise, en gros.




— Les Juifs ?Ce n’est pas un peuple violent. Ils n’ont pas commis le massacre de Mỹ Lai, eux. Et je disais ça pour plaisanter. Jacobson le sait bien. C’était juste pour la faire enrager, pas vrai, Jacobson ?




Jacobson. Elle était excitée de l’entendre l’appeler ainsi, même si ce n’était pas du tout ce qu’elle avait imaginé dans la bouche d’un garçon. Goodman la regarda et sourit. Elle dut se retenir pour ne pas se lever et caresser les traits de son visage doré ; jamais elle n’avait passé autant de temps aussi près d’un garçon aussi magnifique. Elle ne savait même pas ce qu’elle faisait quand elle leva son verre de nouveau, mais Goodman la regardait toujours, et les autres aussi.




—Ô Crema Seamans, où que tu sois, dit-elle d’une voix forte, ta vie sera tragique. Elle sera interrompue par un accident impliquant… du matériel pour désensemencer les animaux.




C’était une remarque grivoise, absurde qui incluait un mot inventé, mais il y eut des bruits approbateurs à l’intérieur du tipi.




— Vous voyez, je savais bien que je ne l’avais pas invitée sans raison, dit Ash. « Désensemencer ». Bravo, Jules !




Jules. Et voilà : le changement en douceur qui changeait tout. Julie Jacobson, personne insignifiante, timide et banlieusarde, qui avait provoqué des hurlements pour la première fois de sa vie, était soudainement, facilement, devenue Jules, un prénom bien plus adapté à une fille de quinze ans, pataude, qui avait terriblement besoin que les gens la remarquent. Ces gens-là n’avaient aucune idée de la manière dont on l’appelait habituellement ; ils l’avaient à peine remarquée les premiers jours, même si elle, évidemment, les avait remarqués. Dans un nouvel environnement, il était possible de se transformer. Ash l’avait appelée Jules, et aussitôt, les autres l’avaient imitée. Elle était Jules désormais, et elle le resterait pour toujours.




Jonah Bay pinçait les cordes de la vieille guitare de sa mère. Susannah Bay avait enseigné la guitare acoustique dans ce camp de vacances à la fin des années cinquante, avant la naissance de son fils. Depuis, chaque été, même après être devenue célèbre, elle revenait, à un moment ou à un autre, pour un concert impromptu et apparemment, cet été ne ferait pas exception à la règle. Elle débarquerait un beau jour, mais personne ne savait quand, pas même son fils. Jonah gratta quelques accords liminaires, avant de se mettre à jouer en picking, dans un style recherché. On aurait dit qu’il ne prêtait pas attention à ce qu’il faisait ; il était de ces gens qui font de la musique naturellement, en toute décontraction, de manière innée.




— Ouah ! dit Jules en le regardant jouer.




Mais peut-être avait-elle juste ouvert la bouche, elle n’était pas sûre que le mot soit vraiment sorti.




Elle imaginait qu’il deviendrait célèbre dans quelques années, comme sa mère. Susannah Bay entraînerait Jonah dans son monde, elle le ferait monter sur scène, c’était inévitable. Alors qu’il semblait sur le point d’entamer une des chansons de sa mère « The Wind Will Carry Us », il joua à la place « Amazing Grace » en l’honneur de cette fille inscrite dans l’école du cousin de Goodman et d’Ash, en Pennsylvanie, qui existait ou n’existait pas.




Ils passèrent à peine un peu plus d’une heure ensemble, puis une des animatrices qui effectuait une patrouille mixte, une prof de tissage également maître-nageuse, une Islandaise aux cheveux courts nommée Gudrun Sigurdsdottir, entra dans le tipi munie d’une énorme lampetorche indestructible qui semblait destinée à pêcher de nuit sous la glace. Elle regarda autour d’elle et dit :




— Eh bien, mes jeunes amis, je sens que vous avez fumé de l’herbe. Ce n’est pas « cool », même si vous pensez le contraire.




— Vous vous trompez, Gudrun, dit Goodman. C’est l’odeur de mon Canoë.




— Pardon ?




— Mon eau de toilette.




— Non, je crois que vous avez organisé une petite soirée fumette.




— Bon, dit Goodman, c’est vrai qu’il y a eu un élément herbacé. Mais maintenant que vous nous avez fait prendre conscience de notre erreur, cela ne se reproduira plus jamais.




— C’est très bien. Mais je vois que vous frayez également entre sexes opposés.




— On ne fraye pas, dit Cathy Kiplinger, allongée de nouveau sur le lit, à côté de Goodman, nullement gênés l’un et l’autre d’être vus dans cette position.




— Ah bon ? Dites-moi ce que vous faites, alors ?




— C’est une assemblée, déclara Goodman en se dressant sur un coude.




— Je sais quand on se fout de moi, dit Gudrun.




— Non, non, c’est la vérité. On vient de former un groupe qui durera toute la vie.




— Je ne veux pas que vous soyez tous renvoyés. Alors, séparez-vous, s’il vous plaît. Vous, les filles, retournez immédiatement de l’autre côté des pins.




Alors, les trois filles s’en allèrent, s’éloignant du tipi d’un pas lent et décontracté, emmenées par leurs lampes électriques. Jules, qui suivait le chemin, entendit quelqu’un dire « Julie ? », alors elle s’arrêta, se retourna et braqua sa lampe sur cette personne qui n’était autre qu’Ethan Figman, qui l’avait suivie :




— Je voulais dire… Jules. Je ne savais pas trop ce que tu préférais.




— Jules, c’est bien.




— OK. Eh bien, Jules ?




Il se rapprocha et se tint si près d’elle qu’elle avait l’impression de pouvoir voir à travers lui. Les autres filles continuèrent sans elle.




— Tu es un peu redescendue ?




— Oui, merci.




— Faudrait qu’il y ait une commande. Un bouton sur le côté de la tête qu’on pourrait régler.




— Ce serait bien.




— Je peux te montrer un truc ?




— Ton bouton sur la tête ?




— Ha, ha ! Non. Viens avec moi. Ce sera pas long.




Elle se laissa entraîner vers l’atelier d’animation en bas de la colline. Ethan Figman ouvrit la porte qui n’était pas fermée à clé. L’intérieur sentait le plastique et aussi une légère odeur de brûlé. Il alluma les néons qui firent apparaître la salle dans toute sa splendeur en bégayant. Des dessins étaient punaisés partout, témoignage du travail de ce garçon de quinze ans anormalement doué, une attention insignifiante étant accordée aux créations des autres élèves.




Ethan brancha un projecteur et éteignit les lumières.




— Ce que je vais te montrer, dit-il, c’est le contenu de mon cerveau. Depuis que je suis tout petit, le soir dans mon lit j’imagine un dessin animé qui défile dans ma tête. Je t’explique l’idée de base : c’est un gamin timide et solitaire nommé Wally Figman. Il vit avec ses parents qui se disputent tout le temps et qui sont des gens horribles, foncièrement, et il déteste sa vie. Alors, tous les soirs, quand il se retrouve enfin seul dans sa chambre, il sort la boîte à chaussures qui se trouve sous son lit, et à l’intérieur, il y a une toute petite planète, minuscule, un monde parallèle baptisé Figland. (Il la regarda.) Je continue ?




— Bien sûr.




— Donc, un soir, Wally Figman découvre qu’il est capable d’entrer dans la boîte à chaussures, son corps rapetisse et il pénètre dans ce petit monde. Et là, au lieu d’être quelqu’un d’inexistant, c’est un adulte qui contrôle tout Figland. Un gouvernement corrompu s’est installé à Fig House, là où vit le président, et Wally doit régler ce problème. Oh, je t’ai dit que c’était un dessin animé drôle ? C’est une comédie. Normalement. Bref, tu as pigé l’idée. Ou peut-être pas.




Jules commença à répondre, mais Ethan continua à parler, d’un ton nerveux.




— En tout cas, c’est ça Figland. Je ne sais même pas pourquoi j’ai envie de te le montrer, mais j’en ai envie, c’est tout. Ce soir, dans le tipi, je me suis dit qu’avec un peu de chance, on avait peut-être quelque chose en commun, toi et moi. Une certaine sensibilité, tu vois. Et que ça pourrait te plaire. Mais je te préviens, il se peut aussi que tu détestes, vraiment. Je te demande juste d’être franche. Plus ou moins, ajouta-t-il avec un rire inquiet.




Un dessin animé jaillit sur le mur tendu d’un drap blanc. « FIGLAND » annonça le générique, puis des personnages loufoques se mirent à caracoler et à jacasser, avec des voix qui n’étaient pas sans rappeler Ethan. Les habitants de la planète Figland étaient tour à tour vermiculaires, phalliques, lubriques et adorables, alors que dans la lumière vive du projecteur, Ethan lui-même était d’une laideur touchante, avec des bras gainés d’une peau à vif ornée de son propre dessin animé dermatologique. Sur Figland, les personnages prenaient des tramways, jouaient de l’accordéon au coin des rues, quelques-uns entraient par effraction au Figmangate Hotel. Les dialogues étaient à la fois brillants et idiots. Ethan était allé jusqu’à créer un Spirit-in-the-Woods version Figland-Figments-in-the-Woods, avec des personnages identiques, mais plus jeunes, dans un camp de vacances. Jules les regarda allumer un feu de joie, puis se répartir en couples pour se bécoter et même, dans un cas, faire l’amour. Elle était mortifiée par les mouvements de va-et-vient saccadés et les gouttes de sueur qui volaient, afin de symboliser l’effort, mais sa mortification fut immédiatement recouverte par une couche d’admiration respectueuse. Pas étonnant qu’Ethan soit aimé à ce point, ici dans ce camp. C’était un génie, elle en prenait conscience maintenant. Son dessin animé était fascinant, très malin et très drôle. À la fin, le film se mit à tourner dans le vide sur la bobine.




— Bon sang, Ethan, dit Jules. C’est stupéfiant. Complètement original.




Il se tourna vers elle, avec un air joyeux et naturel. C’était un moment important pour lui, sans qu’elle comprenne très bien pourquoi. Curieusement, il semblait attacher de l’importance à son avis.




— Tu trouves vraiment ça bien ? Pas juste techniquement ? Parce que ça, un tas de gens en sont capables. Tu devrais voir ce que peut faire Old Mo Templeton. Il faisait plus ou moins partie des Nine Old Men de Disney à titre honorifique. En gros, c’était le dixième.




— Tu vas sûrement me trouver idiote, dit Jules, mais je ne sais pas ce que ça veut dire.




— Oh, personne ne le sait ici. C’étaient neuf dessinateurs qui ont travaillé avec Walt Disney sur les grands classiques, comme Blanche-Neige. Mo est arrivé plus tard, mais apparemment, il travaillait souvent avec eux. Depuis que je viens ici, chaque été, il m’a tout appris, vraiment tout.




— Ça se voit. J’adore.




— C’est moi qui ai fait les voix aussi.




— Je m’en doutais. Ça pourrait passer dans un petit cinéma ou à la télé. L’ensemble est formidable.




— Je suis très content, dit Ethan.




Il la regardait en souriant, et elle lui souriait aussi.




— Ça alors, dit-il d’une voix rauque, plus douce. Tu aimes. Jules Jacobson aime.




Alors même qu’elle prenait plaisir à entendre ce nom étrange prononcé tout haut, et comprenait qu’il était déjà devenu bien plus confortable que le vieux et stupide Julie Jacobson, Ethan fit une chose stupéfiante : il tendit sa grosse tête vers elle, tout en projetant son corps massif en avant, pour se plaquer contre elle comme s’il cherchait à aligner toutes les parties de leur anatomie. Il colla sa bouche à la sienne ; elle avait déjà remarqué qu’il sentait la marijuana, mais là, tout contre elle, c’était encore pire : une odeur de champignon, de fièvre, de fruit trop mûr.




Elle rejeta la tête en arrière et dit :




— Attends. C’est quoi, ça ?




Sans doute avait-il estimé qu’ils se trouvaient au même niveau : lui était populaire ici, mais encore un peu fruste ; elle était inconnue, frisottée et banale, mais elle avait obtenu l’attention et l’approbation de tous. Ils pourraient s’assembler, s’unir. Les gens les accepteraient en tant que couple ; c’était plein de bon sens, sur le plan logique et esthétique. Elle avait dégagé sa tête, mais le corps d’Ethan était toujours pressé contre le sien, et c’est alors qu’elle sentit sa bosse, « un bloc de charbon », pourrait-elle dire aux autres filles dans le tipi, pour provoquer des rires. « Comme dans... C’était quoi ce poème à l’école… Ma dernière duchesse ? » leur dirait-elle, car cela prouverait au moins qu’elle savait certaines choses. « Là, c’était Mon premier pénis. » Jules recula de plusieurs centimètres, afin qu’aucune partie d’elle-même ne demeure en contact avec une partie d’Ethan.




— Je suis vraiment désolée, dit-elle.




Elle avait le visage en feu. Sans doute était-il écarlate par endroits.




— Oh, laisse tomber, dit Ethan d’une voix enrouée.




Elle vit alors son visage se transformer, comme s’il avait décidé d’adopter le mode ironique pour se protéger.




— Inutile d’être désolée. Je réussirai à survivre, je crois. Je trouverai bien un moyen de ne pas me suicider parce que tu n’as pas voulu sortir avec moi, Jules.




Elle ne dit rien, elle se contentait de regarder ses pieds dans leurs sabots jaunes sur le sol poussiéreux de l’atelier. L’espace d’un instant, elle crut qu’il allait lui tourner le dos, furieux, et la planter là ; elle aurait dû revenir seule à travers les pins. Elle se voyait déjà trébuchant sur les racines apparentes, jusqu’à ce que la robuste lampetorche de Gudrun Sigurdsdottir la retrouve dans les bois, assise contre un tronc, tremblante. Mais Ethan dit :




— Je ne veux pas réagir comme un con. Franchement, des gens qui se font rejeter par d’autres, c’est vieux comme le monde.




— Je n’ai jamais rejeté personne dans ma vie, répondit Jules avec fougue. Même si, ajouta-t-elle, je n’ai jamais accepté personne non plus. Ce que je veux dire, c’est que l’occasion ne s’est jamais présentée.




— Oh.




Ethan demeura à côté d’elle pendant qu’ils gravissaient péniblement la colline. Quand ils arrivèrent en haut, il se tourna vers elle. Jules s’attendait à une remarque sarcastique, mais il dit :




— Peut-être qu’en fait, ça n’a rien à voir avec moi, si tu ne veux pas le faire à moi.




— Comment ça ?




— Tu disais que tu n’as jamais rejeté ni accepté personne. Tu es totalement inexpérimentée. Alors, peut-être que tu es nerveuse, c’est tout. Et il se peut que ta nervosité masque tes véritables sentiments.




— Tu crois ? demanda-t-elle, sceptique.




— Possible. Ça arrive parfois, avec les filles, dit-il sur le ton de celui qui a une grande expérience de la vie. Alors, j’ai une proposition à te faire. (Jules attendit.) Reconsidère la question. Passe plus de temps avec moi et on verra ce que ça donne.




C’était une requête tout à fait sensée. Elle pouvait passer plus de temps avec Ethan Figman et s’habituer à l’idée d’être en couple. Ethan était un garçon pas comme les autres, et elle se sentait flattée qu’il l’ait choisie. C’était un génie, et ça comptait énormément à ses yeux, elle comprenait.




— D’accord, dit-elle, finalement.




— Merci. À suivre, donc, ajouta-t-il gaiement.




Il ne la quitta qu’après l’avoir raccompagnée devant son tipi. Jules entra et se prépara pour se mettre au lit, en ôtant son T-shirt et en dégrafant son soutien-gorge. Au fond du tipi, Ash Wolf était déjà couchée, enveloppée dans son sac de couchage doublé de flanelle rouge et orné de cow-boys jouant du lasso. Jules devinait qu’il avait dû appartenir à son frère.




— Où tu étais passée ? lui demanda Ash.




— Oh, Ethan Figman voulait me montrer un de ses films. Ensuite, on a bavardé et puis… c’est difficile à expliquer.




— Oh, oh, voilà qui est bien mystérieux.




— Non, c’était rien du tout, dit Jules. Enfin, si. Mais c’était étrange.




— Je connais bien ça, dit Ash.




— Quoi donc ?




— Ces moments d’étrangeté. La vie en est pleine.




— De quoi tu parles ?




— En fait… (Ash se leva de son lit et vint s’asseoir à côté de Jules.) J’ai toujours eu l’impression que durant toute sa vie, on se préparait pour les grands moments, tu vois ? Pourtant, quand ils surviennent, tu ne te sens pas du tout préparée des fois, ou alors, ça ne ressemble pas à ce que tu croyais. Et c’est ça qui les rend étranges. La réalité est réellement différente de l’imagination.




— Exact, confirma Jules. C’est ce qui vient de m’arriver.




Elle regarda avec étonnement cette jolie fille assise sur son lit ; on aurait dit qu’Ash la comprenait, alors qu’elle ne lui avait rien dit. Décidément, cette soirée revêtait toute une variété de significations exquises.




Un premier baiser, avait-elle cru, était censé vous aimanter à l’autre personne ; l’aimant et le métal devaient fusionner et se fondre en un mélange brûlant, argenté et rouge. Mais ce baiser n’avait rien déclenché de tel. Jules aurait aimé tout raconter à Ash maintenant. Elle savait que c’était ainsi que débutaient les amitiés : une personne révèle un moment d’étrangeté à une autre personne, qui décide d’écouter au lieu d’en tirer profit. Leur amitié naquit cette nuit-là ; elles parlèrent d’elles, de manière détournée, puis Ash essaya de gratter une piqûre de moustique sur son omoplate, mais elle n’arrivait pas à l’atteindre, alors elle demanda à Jules de bien vouloir mettre un peu de lotion apaisante dessus. Ash baissa l’arrière du col de sa chemise de nuit et Jules versa sur la piqûre quelques gouttes de liquide rose vif, qui dégageait une odeur on ne peut plus reconnaissable, à la fois appétissante et dominatrice.




—À ton avis, pourquoi la lotion à la calamine sent comme ça ? demanda Jules. C’est une vraie odeur, ou bien des chimistes ont trouvé cette odeur au hasard, dans un laboratoire, et maintenant tout le monde pense que ça doit sentir comme ça ?




—Hum, fit Ash. Aucune Idée.




— Peut-être que c’est comme les LifeSavers à l’ananas.




— De quoi tu parles ?




— Ils n’ont pas du tout le goût du vrai ananas. Mais on est tellement habitués qu’on a fini par croire que c’était ça le véritable goût, tu comprends ? Et le vrai ananas, lui, il s’est retrouvé délaissé. Sauf peut-être à Hawaï.




Après une pause, Jules ajouta :




— Je donnerais n’importe quoi pour goûter du poi. Depuis que j’ai entendu ce mot au cours élémentaire. Ça se mange avec les mains.




Ash la regarda et sourit.




— En voilà de curieuses observations, Jules, dit-elle. Mais dans le bon sens. Tu es drôle, ajouta-t-elle d’un air songeur, en bâillant. Tout le monde l’a pensé ce soir.




Pourtant, c’était comme si cette drôlerie constituait un soulagement évident pour Ash Wolf. C’était ce qu’elle attendait de Jules, en plus de la lotion à la calamine. Sa famille et son monde étaient exigeants, et voilà que cette fille drôle l’amusait, l’apaisait et la touchait, réellement, avec sa gaucherie et son enthousiasme. Non loin de là, les autres filles du tipi étaient plongées dans leur propre conversation, mais Jules entendait à peine ce qu’elles disaient. C’était un simple bruit de fond, tout se jouait là, entre elle et Ash Wolf.




— Tu m’as fait éclater de rire, vraiment, ajouta Ash, mais promets-moi de ne pas me tuer.




Jules ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire, puis elle comprit : Ash avait tenté, maladroitement, de faire une plaisanterie, un jeu de mots.




— Ne me fais pas mourir de rire, quoi, expliqua Ash.




Jules sourit et promit qu’elle ne le ferait pas.




Elle songea, vaguement, aux filles qui avaient été ses amies, là-bas chez elle, à leur douceur et à leur loyauté. Elle les revit marchant d’un pas décidé vers leurs casiers à l’école, avec leurs pantalons de velours côtelé qui froufroutaient, leurs cheveux maintenus par des barrettes ou des élastiques, ou flottant en toute liberté, permanentés. Toutes réunies, passant inaperçues, invisibles. Aujourd’hui, c’était comme si elle disait adieu à ces autres filles, ici dans ce tipi, à côté d’Ash Wolf assise sur son lit.




Mais cette amitié en train de naître fut brièvement interrompue par la présence de Cathy Kiplinger, qui vint se placer au centre du tipi et ôta son gros soutien-gorge compliqué, libérant son duo de seins de femme et détournant l’attention de Jules qui songea que ces sphères à l’intérieur de cette structure conique équivalaient à faire entrer une cheville carrée dans un trou rond. Elle aurait voulu que Cathy ne soit pas là, Jane Zell non plus, ni Nancy Mangiari, la fille à l’air sombre qui jouait parfois du violoncelle comme si elle accompagnait l’enterrement d’un enfant.




Si elle avait été seule avec Ash, elle lui aurait tout raconté. Mais les autres filles avaient formé un cercle et Cathy Kepler, vêtue uniquement d’un long T-shirt rose, faisait circuler un crumble aux myrtilles acheté en ville cet après-midi et une fourchette tordue provenant du réfectoire. Quelqu’un – Nancy la silencieuse ? Ou bien Cathy ? – lâcha « La vache, ça a le goût du sexe ! » et tout le monde éclata de rire, y compris Jules qui se demanda si le sexe, quand c’était vraiment bon, offrait autant de plaisirs qu’un crumble aux myrtilles.




Ethan Figman était remis à plus tard. Le crumble fit plusieurs fois le tour et toutes les filles avaient les lèvres d’un bleu tribal quand elles se couchèrent chacune dans leur lit. Jane Zell leur parla alors de sa sœur jumelle qui souffrait d’un horrible problème neurologique qui la poussait parfois à se mettre des claques, sans s’arrêter.




— Oh, mon Dieu, dit Jules. C’est affreux.




— Elle est assise là, calmement, ajouta Jane, et soudain, elle se met des claques. Partout où on va, elle fait une scène. Les gens flippent quand ils la voient. C’est affreux, mais j’y suis habituée maintenant.




— On s’habitue à tout, déclara Cathy, et toutes approuvèrent. Moi par exemple, je fais de la danse, mais j’ai des seins énormes. J’ai l’impression de trimballer des sacs de courrier. Mais qu’est-ce que je peux y faire, hein ? Je veux continuer à danser.




— Et il faut toujours essayer de faire ce qu’on veut faire, dit Jules. On devrait toutes essayer de faire ce qu’on a envie de faire dans la vie, ajouta-t-elle avec une conviction aussi soudaine qu’inattendue. À quoi bon, sinon ?




— Nancy, si tu sortais ton violoncelle pour nous jouer quelque chose ? suggéra Ash. Un truc d’atmosphère. Une musique d’ambiance.




Malgré l’heure tardive, Nancy alla chercher son violoncelle dans le débarras et revint s’asseoir au bord de son lit, les jambes nues écartées, pour jouer le premier mouvement d’une suite de Benjamin Britten, très concentrée. Pendant que Nancy jouait, Cathy monta sur la malle de l’une d’elles et, la tête dangereusement proche de l’inclinaison du plafond, elle commença à exécuter un numéro très lent, improvisé, telle une go-go danseuse en cage.




— Voilà ce que les mecs aiment, glissa-t-elle à voix basse. Ils veulent te voir bouger. Ils veulent que tes nichons se balancent un peu, comme si tu pouvais les frapper sur la tête avec et les assommer. Ils veulent que tu te comportes comme si tu avais du pouvoir, tout en montrant que tu sais bien qu’ils auraient le dessus en cas de bagarre. Ils sont tellement prévisibles ; il te suffit de te déhancher, en te trémoussant, et ils sont hypnotisés. On dirait des personnages de dessins animés, avec les yeux qui leur sortent de la tête, montée sur ressort. Comme ce que pourrait dessiner Ethan.




Sous le T-shirt rose, son corps ondulait à la manière d’un serpent, et parfois, en se soulevant, le T-shirt dévoilait un soupçon d’obscurité pubienne.




— On est le tipi de la musique moderne et du porno ! s’exclama joyeusement Nancy. Un tipi offrant un service complet, capable de satisfaire tous les besoins artistiques et pervers des hommes !




Toutes les filles survoltées, surexcitées. La musique austère et les rires s’échappaient du tipi et se faufilaient parmi les arbres, en direction des garçons, un message dans la nuit avant le couvre-feu. Jules songeait combien elle était différente d’Ethan Figman. Mais elle était très différente d’Ash Wolf aussi. Elle existait quelque part sur un axe entre Ethan et Ash, un peu écœurante, un peu désirable, pas encore réclamée par un côté ou l’autre. Elle avait bien fait de ne pas accepter de pencher du côté d’Ethan uniquement parce qu’il le souhaitait. Comme il l’avait dit lui-même, elle n’avait aucune raison d’être désolée.














Au cours des quelques semaines suivantes, durant ce séjour de deux mois, Jules et Ethan passèrent beaucoup de temps ensemble, seuls. Quand elle n’était pas avec Ash, elle était avec lui. Un jour où elle était assise avec lui au bord de la piscine, au crépuscule, alors qu’un couple de chauve-souris tournoyait autour de la cheminée de la grande maison grise des Wunderlich, de l’autre côté de la route, elle lui parla de la mort de son père.




— Ouah, il n’avait que quarante-deux ans ? dit Ethan en secouant la tête. La vache, Jules, c’est super jeune. Et tu ne le reverras plus jamais, c’est triste. C’était ton père, quoi. Je parie qu’il te chantait un tas de petites chansons, non ?




— Non, dit Jules.




Elle laissa ses doigts traîner langoureusement dans l’eau froide. Mais soudain, elle se souvint que son père lui avait chanté une chanson, une fois.




— Si, reprit-elle, surprise. Une. Une chanson folk.




— Laquelle ?




Elle se mit à chanter, d’une voix mal assurée :









C’est juste une petite pluie qui tombe,




L’herbe dresse la tête vers ce bruit céleste.




Juste une petite pluie, juste une petite pluie,




Qu’ont-ils fait à la pluie ?









Elle s’arrêta brusquement.




— Continue, dit Ethan.




Alors, gênée, Jules continua :









Juste un petit garçon sous la pluie,




La douce pluie qui tombe pendant des années.




Il n’y a plus d’herbe




Le garçon disparaît,




Et la pluie continue à tomber comme des larmes de désespoir,




Qu’ont-ils fait à la pluie ?









La chanson terminée, Ethan continua à regarder Jules.




— Ça m’a tué, dit-il. Ta voix, les paroles, tout. Tu sais de quoi parle cette chanson, hein ?




— Les pluies acides ?




Il secoua la tête.




— Les essais nucléaires.




— Tu sais vraiment tout ?




Il haussa les épaules, flatté.




— Je l’ai entendue à l’époque, quand elle a été écrite, du temps où Kennedy était président et que le gouvernement effectuait tous ces essais nucléaires à l’air libre qui envoyaient du strontium 90 dans l’atmosphère. La pluie l’a fait pénétrer dans le sol, il est entré dans l’herbe, que les vaches ont mangée et ensuite, elles ont donné du lait que les enfants ont bu. De petits enfants radioactifs. C’était une chanson engagée. Ton père était politisé ? C’était un gauchiste ? Super cool. Le mien, c’est un mollusque amer depuis que ma mère a fichu le camp. Tu sais, la dispute entre les parents de Wally Figman dans mon dessin animé ? Avec les cris et les gémissements ? Tu devines d’où m’est venue cette idée.




— Mon père n’était pas politisé, répondit Jules. Et encore moins de gauche, pas au sens strict du moins. Je veux dire, il était démocrate, mais certainement pas radical, ajouta-t-elle en riant de cette idée absurde.




Elle mit fin à son rire en songeant qu’elle n’avait pas très bien connu son père, finalement. Pour elle, c’était Warren Jacobson, un homme tranquille, employé pendant dix ans chez Clelland Aerospace. Un jour, il avait dit à ses filles, sans que celles-ci lui aient posé la question : « Mon travail ne me définit pas. » Jules ne lui avait pas demandé ce qui le définissait. Elle ne lui avait presque jamais posé de questions sur lui. Il était mince, blond, accablé, et maintenant, il était mort, à quarante-deux ans. Alors, elle commença à se sentir bouleversée en pensant qu’elle ne le connaîtrait jamais très bien. Puis Ethan et elle se retrouvèrent en train de pleurer en chœur, ce qui conduisit inévitablement à un baiser, beaucoup moins désagréable cette fois car ils avaient tous les deux le même goût de mucosité, et pour Ethan peu importait que Jules ne soit pas excitée. Elle se sentait surtout très triste en pensant à son père mort. Ethan devinait que c’était exactement le genre de préliminaires dont elle avait besoin.




Ils continuèrent sur ce mode et Jules en vint à penser qu’ils feraient des choses ensemble un jour, et qu’ils vivraient ce genre d’instants. Dans ce domaine, et dans bien d’autres, sa vie changeait rapidement ici, elle avançait à la manière d’un flip-book. Avant, elle était personne, et désormais, elle se retrouvait en plein milieu de ce groupe d’amis, admirée pour son humour espiègle, inconnu jusqu’alors. Jules constituait une source d’intérêt pour eux tous, elle était la grande amie d’Ash et l’objet de la vénération d’Ethan. En outre, depuis son arrivée au camp, elle était devenue immédiatement une actrice, faisant des essais dans des pièces et obtenant des rôles. Au départ, elle ne voulait même pas auditionner. « Je ne suis pas aussi douée que toi », avait-elle dit à Ash, mais celle-ci lui avait donné un conseil : « Tu vois comme tu es quand tu es avec nous tous ? Comme tu es super ? Sois pareille sur scène. Sors de toi-même. Tu n’as rien à perdre, Jules. Je veux dire, si tu ne le fais pas maintenant, quand ? »




L’atelier théâtre devait monter Le Tas de sable d’Edward Albee et Jules se vit attribuer le rôle de Grandma. Elle l’incarna comme une vieille bique pleine d’entrain, en prenant une voix qu’elle possédait sans le savoir. Ethan lui avait donné des cours dans ce domaine, en lui expliquant comment il trouvait les voix pour Figland. « Ce qu’il faut faire, lui dit-il, c’est imiter la voix que tu entends dans ta tête. » Elle joua une femme plus âgée que toutes celles qu’elle avait connues. Lors de la représentation, deux comédiens la portèrent sur scène et la déposèrent délicatement. Avant même qu’elle se mette à parler, se contentant de petits mouvements faciaux, comme si elle ruminait, le public se mit à pouffer, et le rire se nourrit de lui-même ensuite comme cela arrivait parfois, si bien que lorsqu’elle prononça sa première réplique, deux spectateurs s’étouffaient déjà de rire et une animatrice, facilement exaltée, semblait pousser des petits cris. Jules les avait tués, déclara tout le monde après le spectacle. Elle les avait tués.




Ces rires la séduisirent la première fois, et toutes les fois suivantes. Ils la rendaient plus forte, plus sérieuse, impénétrable, déterminée. Plus tard, elle songerait que ces vagues d’hilarité, élogieuses, du public de Spirit-in-the-Woods l’avaient guérie de la triste année qu’elle venait de passer. Mais ce n’était pas la seule chose qui l’avait guérie, le camp dans son ensemble avait produit cet effet, à la manière d’un de ces centres de cure dans l’Europe du XIXe siècle.




Un soir, tout le monde reçut ordre de se rassembler sur la pelouse, sans plus d’information.




— Je parie que les Wunderlich vont nous annoncer qu’il y a une épidémie de syphilis, commenta quelqu’un.




— Ou alors, c’est un hommage à Mama Cass, dit quelqu’un d’autre.




La chanteuse des Mamas &the Papas, Cass Elliot, était morte quelques jours plus tôt, étouffée par un sandwich au jambon, disait-on. Le sandwich au jambon se révélerait être une rumeur, mais la mort était bien réelle.




— Alors, quand est-ce que ça commence ? Les indigènes s’impatientent, dit Jonah pendant qu’ils attendaient tous.




Ethan et Jules étaient assis côte à côte sur une couverture, à flanc de colline. Il appuya sa tête contre son épaule pour voir comment elle allait réagir. Tout d’abord, elle ne fit rien. Alors, il posa sa tête sur ses genoux, roula sur le dos et contempla le ciel qui s’assombrissait, et les lanternes vénitiennes qui tressautaient, suspendues à des fils de fer tendus entre les arbres. Comme si elle réagissait à un signal, Jules se mit à caresser les cheveux bouclés d’Ethan, qui fermait les yeux d’extase à chaque passage de sa main.




Manny Wunderlich apparut devant l’assemblée et dit :




— Hello, hello ! Je sais que vous vous demandez tous ce qui se passe, alors sans plus attendre, j’aimerais vous présenter notre exceptionnelle invitée surprise.




— Regardez, dit Ash, un peu plus bas, et Jules se dévissa le cou pour regarder entre les personnes assises devant elle.




Elle aperçut une femme vêtue d’un poncho couleur coucher de soleil qui tenait une guitare par le manche et marchait prudemment dans l’herbe pour prendre place sur une estrade. Il s’agissait de la mère de Jonah, la célèbre chanteuse folk, Susannah Bay ! En chair et en os, elle était belle comme peu de mères l’étaient, avec ses longs cheveux noirs et raides, tout l’opposé de la mère de Jules avec sa coupe en chapeau de gland et ses tailleurs-pantalons en tergal. La foule l’acclama.




— Bonsoir, Spirit-in-the-Woods, dit la chanteuse dans un micro, une fois le silence revenu. Vous passez un chouette été ? (Plusieurs réponses affirmatives fusèrent.)Croyez-moi, je peux vous dire que c’est le meilleur endroit sur terre. J’ai passé pas mal de vacances ici. Rien n’est aussi proche du paradis que ce petit bout de terre.




Sur ce, elle plaqua quelques accords sur sa guitare et se mit à chanter. En vrai, sa voix était aussi puissante que sur ses disques. Elle interpréta plusieurs chansons que tout le monde connaissait et quelques standards folks sur lesquels elle invita le public à l’accompagner. Avant sa dernière chanson, elle annonça :




— Ce soir, j’ai amené un vieil ami qui se trouvait dans les parages, et j’aimerais qu’il me rejoigne sur scène. Barry, tu veux bien venir ? Mesdames et messieurs, Barry Claimes !




Sous les applaudissements, le chanteur folk Barry Claimes avec sa barbe de fox-terrier, ancien membre du trio des Whistlers dans les années soixante et, accessoirement, petit ami temporaire de Susannah Bay durant l’été 1966, apparut à côté d’elle, un banjo en bandoulière.




— Bonsoir, messieurs, mesdames ! lança-t-il.




Si les Whistlers portaient tous des casquettes à visière et des pulls à col roulé en concert, et sur les pochettes de leurs albums, Barry avait abandonné ces deux accessoires quand il avait démarré sa carrière solo en 1971. Désormais, il coinçait ses cheveux châtains ondulés derrière ses oreilles et portait des chemises à carreaux discrètes qui lui donnaient l’air d’un alpiniste du dimanche. Après un signe pudique adressé à l’assistance, il se mit à jouer du banjo, pendant que Susannah l’accompagnait à la guitare. Les deux instruments se rapprochaient, puis s’écartaient timidement, avant de revenir l’un vers l’autre, pour former finalement l’intro de la chanson phare de Susannah. D’une voix douce, tout d’abord, puis avec plus de vigueur, elle chanta :









J’ai traversé la vallée, j’ai traversé les mauvaises herbes.




Et j’ai essayé de comprendre pourquoi je n’arrivais pas à satisfaire tes besoins.




Voulais-tu que je sois comme elle était ?




Était-ce cela que tu espérais ?




Une prière pour que le vent nous emporte…




Nous emporte… loin l’un de l’autre...









Après ce concert, plein d’émotions et accueilli avec enthousiasme, tout le monde se rassembla pour se servir des louches de punch sans alcool dans un grand saladier en métal. De minuscules mouches à fruits s’agitaient à la surface, mais personne ou presque ne voyait les autres insectes dans l’obscurité grandissante. Une quantité incroyable d’insectes fut ingurgitée cet été-là : dans les bols de punchs, dans les salades, et même boulottés la nuit, par ceux qui dormaient la bouche ouverte. Susannah Bay et Barry Claimes se mêlèrent aux habitants du camp. Les deux vieux amis et ex-amants semblaient heureux, grisés et décontractés en déambulant parmi la foule des adolescents : des vétérans et des icônes de la contre-culture traités avec gratitude.




— Où est Jonah ? demanda quelqu’un.




Une fille répondit qu’elle avait entendu dire qu’il s’était éclipsé pendant le concert de sa mère et était retourné dans son tipi en se plaignant de nausées ; plusieurs personnes trouvèrent dommage qu’il soit justement malade ce soir-là. Quand on regardait Susannah, on voyait aisément d’où Jonah tirait sa beauté, bien qu’elle soit plus timide et modeste sous sa forme masculine.




Jules se sentait excitée et crispée à proximité de la mère de Jonah.




— C’est la première fois que je suis tout près d’une personne célèbre, chuchota-t-elle à Ethan.




Elle avait conscience de passer pour une plouc, cependant elle s’en fichait. Elle était détendue en présence d’Ethan désormais, comme avec Ash. Elle continuait à s’étonner que cette fille, belle, sensible et sophistiquée choisisse de passer autant de temps avec elle, mais leur amitié était incontestablement décontractée, franche et authentique. Le soir, Ash s’asseyait au pied du lit de Jules avant de dormir ; souvent Jules la faisait mourir de rire, mais elle savait l’écouter aussi. Rien n’échappait à Ash et elle offrait des conseils sur un tas de sujets, mais jamais de manière autoritaire. Parfois, elles chuchotaient si longtemps après l’extinction des feux que les autres filles devaient les faire taire.




Ce soir-là, après le concert, Ethan sirota son punch comme si c’était du cognac dans un verre à dégustation, et quand il eut fini son gobelet en carton, il le lança dans une poubelle et laissa tomber son bras sur l’épaule de Jules.




— C’est tellement triste la façon dont Susannah chante « Le vent nous emportera », murmura-t-il.




— Oui, c’est vrai.




— Ça me fait penser à ces gens qui consacrent toute leur vie à l’autre, et un jour, cette personne s’en va, ou bien elle meurt.




— Je n’avais pas vu ça sous cet angle, dit Jules qui n’avait jamais compris les paroles de cette chanson, et surtout comment un simple vent pouvait éloigner deux individus. Je sais que je donne l’impression de chipoter, mais est-ce que le vent ne devrait pas les rapprocher ? demanda-t-elle. Un vent souffle dans une seule direction, pas deux.




— Hum… laisse-moi réfléchir. (Ethan réfléchit, brièvement.) Tu as raison. Ça ne tient pas debout. N’empêche, c’est très mélancolique.




Il la regardait d’un air sombre, pour voir si la mélancolie incitait Jules à succomber encore une fois. De fait, quand il l’embrassa quelques instants plus tard, légèrement à l’écart des autres, elle ne le repoussa pas. Il était prêt, tel un médecin qui a donné à son patient une petite dose d’allergène dans l’espoir de provoquer une réaction. Il l’enlaça et Jules s’obligea à avoir envie qu’il soit son petit ami car il était intelligent, drôle, parce qu’il serait toujours gentil avec elle et toujours passionné. Hélas, elle pouvait juste ressentir qu’il était son ami, un ami merveilleux et talentueux. Pourtant, elle avait essayé de succomber, mais elle comprenait désormais que cela n’arriverait sans doute jamais.




— Je ne peux plus continuer d’essayer, lâcha-t-elle dans un flot imprévu. C’est trop difficile. Ce n’est pas ce que je veux.




— Tu ne sais pas ce que tu veux, répondit Ethan. Tu es désorientée, Jules. Tu as subi une grande perte cette année. Et tu la ressens encore, par degrés. Elisabeth Kübler-Ross et tout ça. Tiens, ajouta-t-il, elle aussi elle a un Umlaut sur son nom.




— Ça n’a rien à voir avec mon père, Ethan, OK ? dit Jules, un peu trop fort car plusieurs personnes tournèrent la tête vers eux, avec curiosité.




— D’accord. J’entends ce que tu me dis.




À cet instant, Goodman Wolf arriva au galop dans la lumière des lanternes vénitiennes, avec une céramiste boudeuse du tipi numéro 4 qui avait toujours de l’argile sous les ongles. Ils s’arrêtèrent au bord du cercle, la fille tendit son visage vers Goodman, celui-ci se baissa et ils s’embrassèrent, sous un éclairage théâtral. Quand Goodman décolla sa bouche, Jules aurait juré, malgré la distance, voir la trace du gloss incolore de la fille sur les lèvres, comme du beurre, comme un trophée. Elle imagina qu’elle échangeait le visage et des parties du corps d’Ethan avec ceux de Goodman. Elle s’imagina même en train de s’avilir avec Goodman, vulgairement, dans le style Figland. Elle imagina des gouttes de sueur cartoonesques jaillissant de leurs corps soudain nus et unis. En pensant à tout cela, elle fut envahie par une bouffée de sensations semblable à la lumière du projecteur d’Ethan. Les sentiments pouvaient vous submerger de manière soudaine et violente ; c’était une chose qu’elle apprenait ici à Spirit-in-the-Woods. Elle ne pourrait jamais devenir la petite amie d’Ethan Figman, et elle avait eu raison de lui dire qu’elle n’essaierait plus. Sortir avec Goodman Wolf aurait été excitant, évidemment, mais ça n’arriverait pas non plus. Il n’y aurait pas de formation de couple cet été, pas de création de sous-ensembles passionnés, et si, en un sens, c’était triste, c’était également un soulagement à bien des égards car désormais, ils pourraient retourner dans le tipi des garçons, tous les six, et reprendre leur place dans ce cercle parfait, ininterrompu et permanent. Tout le tipi tremblerait, comme si leur ironie, leur conversation et leur amitié particulières étaient si puissantes qu’elles pouvaient ébranler et faire osciller une petite construction en bois, avant le décollage.