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Price : 22 € ISBN : 978-2-9195470-7-4

Les débutantes, J. Courtney Sullivan

Traduit de l'anglais (américain) par Anne-Laure Paulmont et Fredéric Collay, en librairie le 14 mai 2012

Occupant des chambres voisines sur le campus de l’Université féminine de Smith, quatre jeunes filles venues d’horizons très différents font connaissance. Cette rencontre est le début d’une belle et solide amitié entre Celia, écrivaine en devenir élevée dans la foi catholique, Bree, beauté solaire qui se languit de son fiancé, Sally, jeune fille bon chic bon genre qui doit faire face à la disparition de sa mère, et enfin April, féministe radicale et tête brûlée.

 

Ce roman d’initiation relate leurs années de formation sur le campus de la mythique Université de Smith, célèbre à la fois par la qualité de son enseignement et par l’esprit féministe et libertaire qui y règne, dont l’ambiance particulière avait déjà inspiré Sylvia Plath ou Joyce Carol Oates ; il nous fait aussi découvrir leurs débuts dans la vie. Le mariage de l’une va conduire à leur éloignement mais la disparition d’une autre les réunira de nouveau. Aussi captivant qu’intelligent, ce premier roman drôle et émouvant sur la place et le destin des femmes – entre choix et contraintes – dans la société américaine contemporaine, a obtenu un succès critique et commercial aux États-Unis.

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L'un des romans de l'été les plus tentants. — The New York Times

Author


J. Courtney Sullivan a publié deux romans aux États-Unis. Ancienne diplômée de Smith, elle est actuellement journaliste au New York Times. Elle a publié depuis Commencement un autre roman : Maine, sorti en juin 2011.

Extract

CELIA



Celia se réveilla en sursaut.

Sa tête la lançait, elle avait la gorge sèche, et il était déjà 9 heures du matin. Elle était en retard pour le mariage de Sally, ou du moins, pour l’autocar qui l’emmènerait au mariage. Elle se maudit en silence d’être sortie la nuit d’avant. Quel genre de demoiselle d’honneur débarquait en retard au mariage d’une de ses meilleures amies, et avec la gueule de bois en plus ?

Le soleil entrait à flot par les fenêtres de sa studette. De son lit, elle pouvait voir les deux bouteilles de bière et un paquet de tortillas ouvert sur la table basse, à côté du canapé, et, oh mon... Lire la suite

In the press

  • L'un des romans de l'été les plus tentants. — The New York Times
  • Sullivan est une observatrice très douée avec un sens de l’humour bien à elle. — Chicago Tribune
  • Irrésistible et singulier. — Elle USA
  • Malicieux et piquant…Le ton de J. Courtney Sullivan est amusant et élégant. — The New Yorker Observer
  • Je me suis senti profondément concerné par les personnages et leur complexité... Ce roman annonce une carrière littéraire prometteuse. — Nicholas Kristof, nytimes.com
  • Les Débutantes est un livre de plage intelligent. — Entertainment Weekly
  • Cette histoire qui parle de quatre étudiantes de l’Université de Smith et du chemin qu’elles suivent après leurs études, célèbre l’amitié et explore le fémisme d’aujourd’hui. Mais c’est aussi tout simplement un livre qui se dévore d’une seule traite. — Cookie Magazine
  • L’express : « les débutantes, un roman-remède »
  • Le Parisien : Desperate féministes
CELIA



Celia se réveilla en sursaut.

Sa tête la lançait, elle avait la gorge sèche, et il était déjà 9 heures du matin. Elle était en retard pour le mariage de Sally, ou du moins, pour l’autocar qui l’emmènerait au mariage. Elle se maudit en silence d’être sortie la nuit d’avant. Quel genre de demoiselle d’honneur débarquait en retard au mariage d’une de ses meilleures amies, et avec la gueule de bois en plus ?

Le soleil entrait à flot par les fenêtres de sa studette. De son lit, elle pouvait voir les deux bouteilles de bière et un paquet de tortillas ouvert sur la table basse, à côté du canapé, et, oh mon Dieu, il y avait un emballage de préservatif sur le sol. Bon, ceci expliquait cela.

Le type allongé à côté d’elle s’appelait Brian, ou bien Ryan ; de ça au moins elle se souvenait. Pour le reste, c’était un peu flou. Elle se rappelait vaguement de l’avoir embrassé sur le perron de son immeuble, d’avoir fouillé pour trouver ses clés, ses mains à lui remontant déjà le long de ses jambes sous sa jupe. Elle ne se souvenait pas d’avoir fait l’amour, pas plus que d’avoir mangé des tortillas, d’ailleurs.

Elle avait eu de la chance de ne pas finir débitée en petits morceaux. La moitié sobre de son moi se devait de communiquer à la moitié ivre qu’il était tout à fait déconseillé de ramener des étrangers à la maison. On lisait régulièrement ce genre d’histoire dans les journaux : « Ils se rencontrèrent lors d’une soirée, il lui proposa d’aller se balader, deux jours plus tard la police trouvait le tronc de la fille dans une benne à ordure du Queens. » Elle aurait préféré que les aventures d’un soir ne soient pas si étroitement liées à la possibilité de se faire assassiner, mais bon, on en était là. À présent, Celia se penchait vers lui et l’embrassait sur la joue, l’air aussi calme que possible.

« Je dois partir bientôt, glissa-t-elle doucement. Tu veux faire un saut dans la douche ? »

Il secoua la tête. « Je ne vais pas au bureau aujourd’hui, dit-il. J’ai rendez-vous pour un golf cet après-midi avec des clients. Ca t’embête si je fais la grasse matinée ? »

— Hmm, non, fit-elle. Pas de problème.

Celia l’examina en détail. Cheveux blonds, peau parfaite, bras aux muscles bien dessinés, fossettes. Il était mignon, de façon suspecte. Trop beau pour être honnête, comme dirait sa mère.

Avant de partir, elle l’embrassa à nouveau. « La porte se refermera automatiquement derrière toi. Et il y a du café dans la cuisine si ça te dit. »

— Merci. Alors je t’appelle ?

— D’accord. Bon, à plus tard.

Au ton de sa voix, elle estima qu’il y avait 50 % de chances pour qu’il l’appelle, pas si mal pour un lendemain de soirée bien arrosée.

Celia prit la direction du métro. Est-ce que c’était louche qu’il lui demande s’il pouvait rester dans son appartement ? Est-ce qu’elle aurait dû exiger qu’il parte en même temps qu’elle ? Il avait l’air propre sur lui et disait travailler dans la finance. Il n’avait pas l’air du type qui raccompagnerait une fille chez elle juste pour la dévaliser, mais qu’est ce qu’elle savait de lui finalement ? Celia avait vingt-six ans. Arrivée à ce qui d’après elle était la fin de sa vingtaine, elle avait commencé à recenser mentalement les hommes avec lesquels elle ne devrait pas coucher. En montant dans le A train, elle ajouta à sa liste les mecs susceptibles de me voler mes affaires.

Vingt minutes plus tard, elle traversait au pas de course le terminal de Port Authority, en priant pour que son car ait cinq minutes de retard. Cinq petites minutes, c’est tout ce qu’elle demandait.

« Je vous salue Marie pleine de grâce, que le Seigneur soit avec vous, soyez bénie entre toutes les femmes, murmura-t-elle. Allez, allez. »

Elle avait gardé cette habitude, un reste de l’époque où elle croyait vraiment en Dieu et où elle disait un « Je vous salue Marie » chaque fois qu’elle se trouvait dans une situation difficile. Elle se rendait compte à présent que ce qu’elle avait pris à une époque pour des prières n’étaient en fait que des souhaits. Elle ne s’attendait pas à ce que la Vierge exauce réellement quoi que ce soit. Si elle existait, elle ne travaillerait probablement pas dans la gestion de la circulation des bus express entre Manhattan et Northampton, Massachusetts. Et pourtant, ces paroles familières apaisaient Celia. Elle essayait d’y avoir recours modérément, pour ne pas offenser la Mère de Dieu, une femme en qui elle ne croyait pas, mais quand même.

Sa mère vénérait la Vierge Marie : elle récitait son chapelet dans sa voiture en allant au travail chaque matin, elle avait conservé une statue de la madone, dans le jardin devant la maison durant des années, jusqu’à ce qu’une famille presbytérienne vienne s’installer en face (pour éviter de les offenser, elle avait déterré la statue qu’elle avait replacée derrière la maison). Elle croyait que c’était Marie qui détenait le pouvoir tout puissant, que Jésus ne venait qu’en deuxième position, puisqu’il sortait de ses entrailles. Souvent, Celia en venait à admirer sa mère, qui était probablement la seule personne sur terre à voir dans le catholicisme une religion matriarcale.

Elle arriva devant le portillon juste au moment où le chauffeur d’autocar prenait le dernier billet et fermait la porte.

« Attendez ! cria-t-elle. Attendez ! S’il vous plaît ! »

Le chauffeur leva les yeux, surpris et à moitié endormi. Elle aurait aimé ne pas avoir autant la gueule de bois.

« S’il vous plaît, je dois absolument monter dans ce car ! dit-elle.

— Dépêchez-vous alors », répondit-il. Il reste une place.

Ca ne ressemblait pas à Celia de se faire remarquer en public, mais elle ne supportait pas l’idée de décevoir Sally, d’avoir à l’appeler pour lui dire qu’elle arriverait en retard. En plus, Celia pensait à ce week-end depuis des mois. Elle voulait passer tout son temps avec les filles, sans en perdre une seconde.

Celia se fraya un chemin dans le couloir du car, passant devant des mères qui faisaient sauter des bébés en pleurs sur leurs genoux, des ados, écouteurs braillant collés aux oreilles, et des vingtenaires hurlant dans leurs portables des choses qui auraient mieux fait de rester privées. Donner un sens nouveau à l’enfer sur roues, voilà quel devrait être le slogan de Greyhound. Elle mourrait d’envie d’avaler un autre café et autant d’Advil que son corps pourrait le supporter.

En dépit des quatre heures et demie de voyage qui l’attendaient, Celia se mit à sourire. Bientôt, elle serait de nouveau avec les autres : Sally, impeccable et impulsive, millionnaire à vingt-cinq ans, affublée d’une robe de mariage sortie d’un dépôt-vente ; April, courageuse et opiniâtre, avec cet air téméraire qui les inquiétait toutes ; et Bree, belle, pétillante et embarquée dans une histoire d’amour vouée à l’échec — cette dernière était toujours la préférée de Celia, malgré tous les bouleversements et la distance qui les séparaient.

Celia s’assit à côté d’un ado boutonneux qui lisait une bd. Elle ferma les yeux et prit une grande inspiration.



Huit ans plus tôt, à la Journée d’Orientation, Celia avait pleuré sur le siège arrière de la Lincoln de son père durant tout le voyage pour Smith. La famille avait dû s’arrêter sur le parking d’un Tacco Bell, pour lui laisser le temps de se reprendre avant de rencontrer ses voisines de chambre. Au moment où elle arrivait à la porte de la Résidence Franklin King, son visage était recouvert d’un large sourire figé, et de l’équivalent de la moitié du stick correcteur Maybelline de sa sœur. (Celia s’était toujours vantée de ne pas porter de maquillage, mais à cet instant, elle se rendit compte qu’elle se mettait souvent de la poudre, du mascara et du fard à paupières le matin ; simplement elle ne s’en était jamais achetée elle-même). Elle retint ses larmes des heures durant, pendant qu’ils portaient des cartons à l’étage et qu’ils se mêlaient à d’autres nouvelles étudiantes et à leurs familles sur la pelouse du campus de science. Puis finalement, le moment du départ de la famille arriva, se traduisant par un instant aussi embarrassant que déchirant, pendant lequel tous les quatre — Celia, Violet et leurs parents — se mirent en cercle et s’étreignirent, en larmes, sauf Violet, qui avait quinze ans et attendait impatiemment de rentrer à la maison à temps pour voir le groupe de ska de son petit copain au Knights of Columbus Hall. (Le groupe se nommait For Christ’s Sake, et la mère de Celia croyait que c’était un groupe de rock chrétien. Elle ne savait pas que le e du dernier mot était accentué, comme le vin japonais).

Après leur départ, Celia pleura jusqu’à se sentir vidée comme une citrouille d’Halloween. L’université lui était tombée dessus sans crier gare, et à l’inverse de la majorité de ses amies, qui mourraient d’envie de quitter le foyer, Celia aimait sa vie comme elle était. Elle n’arrivait pas à s’imaginer aller se coucher le soir, sans s’être d’abord glissée dans la chambre de ses parents, pour se blottir avec les chiens au pied de leur lit, pendant que son père regardait le David Letterman Show et que sa mère lisait un roman à l’eau de rose. Elle ne pouvait pas concevoir d’avoir à partager une salle de bain avec quelqu’un d’autre que Violet — c’était bien plus difficile de hurler sur une voisine de chambre qui avait utilisé toute l’eau chaude que sur sa sœur. Fini le temps où elle enlevait ses points noirs devant le miroir, le corps encore ruisselant d’eau après la douche, entourée d’une serviette, pendant que sa sœur se coupait les ongles de doigts de pied, assise sur le rebord de la baignoire.

À Smith, Celia craignait de ne plus jamais pouvoir se sentir vraiment à l’aise.

En plus d’une quantité de provisions pouvant nourrir une famille de cinq personnes, sa mère lui avait donné une carte de prière de la Sainte Vierge et la croix dorée de son arrière-grand-mère.

« Tu es au courant qu’elle ne va pas au couvent, n’est-ce pas ? » dit son père à sa femme pour la taquiner.

Après avoir passé une éternité dans des écoles catholiques, Celia se considérait comme athée. Pourtant l’idée de se débarrasser de toutes ces choses la terrifiait encore, c’était le plus sûr moyen d’attirer la foudre sur elle. Au lieu de cela, elle les fourra tout au fond du tiroir du haut, cachées sous une pile de sous-vêtements et de chaussettes.

Celia sortit deux bouteilles de vodka de sa valise, enveloppées dans une serviette de toilette Snoopy qu’elle possédait depuis l’âge de huit ans. En les plaçant dans le minifrigidaire, elle réalisa avec délice qu’elle n’avait à les dissimuler de personne.

Elle défit le reste de sa valise et rangea ses affaires dans le placard. La chambre était petite, recouverte de papier peint blanc, meublée d’un lit une place, d’une commode en chêne, d’une table de nuit et d’un petit miroir terni, au bas duquel on voyait un autocollant décoloré CLINTON/GORE’96. Après avoir vu les chambres de ses amies à Holy Cross et Boston College, Celia savait que celle-ci était confortable et propre en comparaison. À Smith, chaque étudiante avait la télévision câblée gratuite, une ligne personnelle et les chambres comportaient d’immenses fenêtres avec un grand rebord sur lequel on pouvait s’asseoir et lire des heures entières. Ses parents s’étaient endettés jusqu’au cou pour lui permettre de venir ici. (« Notre emprunt va courir jusqu’à ce que tes propres enfants aillent à l’université », avait dit son père le printemps avant, dans une dernière tentative pour la faire aller à l’école publique.) Elle savait qu’elle devrait se sentir reconnaissante. Pourtant, l’idée de se retrouver entre ces murs pendant quatre années la paniquait un peu.

Elle essaya de se retenir aussi longtemps qu’elle pouvait avant d’appeler sa mère. Elle tint le coup trois heures.

« J’ai commencé à conduire sur le chemin du retour pour que ton père puisse reposer ses yeux », lui raconta sa mère. « Je ne suis même pas arrivée jusqu’à la sortie dix-huit, je pleurais tellement que j’ai dû m’arrêter pour laisser ton père reprendre le volant. »

Celia rigola. « Vous me manquez tous déjà tellement. »

À cet instant, une fille apparut sur le seuil de la porte ouverte de sa chambre. Elle ressemblait à un homme d’âge mûr, son ventre dépassant de son pantalon en toile, une petite tâche marron visible sur son T-shirt blanc. Ses cheveux noirs étaient gominés et elle tenait un bloc-notes à la main.

Celia espérait qu’elle ne l’avait pas entendu pleurnicher avec sa mère, comme une fillette de cinq ans.

« Je dois y aller », dit-elle au téléphone.

« Celia Donnely ? » demanda la fille, en regardant sur sa liste. Sa voix était basse et graveleuse. « Ravie de te connaître. Je suis ta PR, ta Présidente de Résidence, Jenna The Monster Truck Collins. Réunion des premières années dans le salon dans cinq minutes. »

En bas au salon, quelques minutes plus tard, tandis que tout le monde s’asseyait en cercle par terre, Celia examina les autres nouvelles. En tout, elles étaient quinze, et dans l’ensemble elles ressemblaient aux filles qu’elle avait connues au lycée. Elles portaient des jeans ou des robes de plage en coton. De légères touches de maquillage sur le visage, brillant à lèvre et mascara. Les cheveux longs et soyeux. Ensuite, il y avait les filles qui dirigeaient la réunion, Jenna The Monster Truck, deux autres élèves de dernière année qui mesuraient à peu près la même taille qu’elle, toutes deux répondant au nom de Lisa, toutes deux avec une coupe de cheveux militaire, et une élève de première année, qui aurait pu être franchement belle si seulement elle s’en était donné la peine. Ses cheveux mi-longs pendaient en touffes graisseuses et son teint était si luisant que, pour la première fois de sa vie, Celia se vit en train d’appliquer de l’hamamélis sur la peau d’une inconnue. À l’exception de Jenna, elles étaient toutes vêtues de pyjamas de flanelle.

Est-ce qu’elles deviendraient toutes comme ça ? Celia s’interrogeait. Est-ce que le fait d’aller à l’université vous faisait renoncer à prendre soin de votre apparence et adopter un régime hyperglucidique, comme s’il ne vous restait plus qu’une semaine à vivre ? (Plus tard, elle apprendrait que, si vous ne faisiez pas attention, les réponses étaient oui et oui. Après un semestre, environ un quart des filles devenaient à moitié dingues et remplissaient des dossiers de transfert pour Wesleyan, Swarthmore ou n’importe quelle autre école qui les accepterait à mi-année.)

Jenna The Monster Truck débuta la réunion par des présentations. Elle était PR, les deux Lisa CDNE (Cheftaines Des Nouvelles Étudiantes) et Becky CAA (Conseillère aux Affaires Académiques). Chaque chose portait un acronyme, même quand le vrai nom aurait été plus simple à utiliser. Jenna parcourut la liste des nouveaux noms, puis précisa : « Entre parenthèses vous êtes les premières années. Je ne veux pas entendre parler de freshmen , on n’est pas à l’armée, il n’y a pas de mecs ici comme vous pouvez le constater vous-même ».

Une jeune fille mince à la queue-de-cheval lisse et brillante, vêtue d’une robe Lilly Pulitzer leva la main. Celia se rappela l’avoir vue plus tôt dans la journée. Sa chambre n’était qu’à trois portes de la sienne, et elle était arrivée seule, traînant derrière elle une malle surdimensionnée. Le père de Celia avait accouru pour l’aider à la transporter.

« Je n’ai pas été appelée, fit remarquer la fille. Sally Werner.

Jenna The Monster Truck vérifia sur sa liste.

— Il est écrit que tu t’étais désistée.

— C’est vrai, mais ensuite je me suis dé-désistée, fit Sally, avec un sourire triste. C’est une longue histoire. »

Celia voulut en savoir plus tout de suite. Sa mère disait toujours qu’elle avait une fascination de romancière pour les drames des autres. L’année d’avant, elle avait dû renoncer à accompagner sa famille à la soupe populaire, où ils étaient bénévoles. Pour chaque personne qui entrait, elle se faisait un film toujours plus terrible et déchirant. Ainsi cet homme en veste Ralph Lauren en lambeaux était en fait un ancien banquier qui avait perdu sa famille et sa fortune dans l’incendie de sa maison (sa mère lui apprit qu’il n’était qu’un vieil ivrogne aigri). Une jeune femme au sourire triste était la mère d’un enfant malade, et pour subvenir à ses besoins, elle vendait son corps (non, disait sa mère, ça, c’est Les Misérables).

« En fait, expliqua Sally, ma mère est morte et disons que j’ai dû revoir mes plans à la dernière minute.

— C’est arrivé quand ? » laissa échapper Celia.

Tous les visages se tournèrent un instant pour la regarder, puis revinrent sur Sally.

« Il y a presque quatre mois. Le 17 mai. C’est pour ça que je me suis désistée. Elle était malade, et on pensait qu’elle en avait pour neuf mois, alors j’avais décidé de remettre mon entrée à l’université à l’année suivante. Mais finalement elle est morte, et je n’avais plus de raison de rester chez moi, du coup… » Sa voix se brisa.

« Je suis vraiment désolée, s’excusa Jenna The Monster Truck, et plusieurs autres voix l’imitèrent.

— Merci », répondit Sally humblement. Celia se demanda ce que quelqu’un pourrait bien trouver à dire en un pareil moment, sans paraître totalement bête.

Celia aurait aimé avoir le courage de se lever et d’aller prendre cette inconnue dans ses bras. Il faudrait qu’elle aille voir Sally plus tard, qu’elle s’asseye à côté d’elle sur son lit étroit, et qu’elle devienne son amie, une épaule sur laquelle pleurer.

La réunion reprit son cours, avec une discussion sur les heures de réfectoire et des informations sur les endroits où on pouvait se procurer la pilule du lendemain, et d’autres moyens de contraception, ou encore des digues dentaires. (Que pouvaient bien être les digues dentaires ? Celia se le demandait. Elle nota dans un coin de sa tête qu’il faudrait regarder sur Internet lorsqu’elle retournerait dans sa chambre). Jenna distribua des dépliants aux couleurs vives (peut-être cent ou plus) sur les clubs, les équipes, les magasins et les publications du campus. Celia savait déjà que tout cela finirait à la poubelle dès qu’elle remonterait.

Elle sentait ses jambes s’engourdir. Elle les étira et parcourut la pièce du regard. Il y avait des canapés au style élégant un peu partout ainsi qu’un immense tapis oriental, une vraie cheminée et un énorme lustre. On aurait dit une de ces demeures de Newport, que sa mère adorait aller visiter en poussant des oh ! et des ah ! devant des ottomans et des armoires, avant de retourner dans leur modeste maison de banlieue avec ses canapés Crate and Barrel fatigués, recouverts d’empreintes de pattes et de vieilles tâches graisseuses de beurre de cacahouètes datant d’une décennie.

« Oh, j’allais oublier de parler des heures de douche, dit Jenna, juste au moment où la réunion semblait toucher à sa fin. En gros, ne prenez pas de douche avec l’élue de votre cœur durant la période de pointe, généralement entre 8 et 10 heures du matin. C’est vraiment un manque total de respect, et honnêtement, qui voudrait entendre, dès le réveil, deux gouines qui s’en donnent à cœur joie ? »

Certaines premières années commencèrent à afficher un certain malaise et Celia se demanda s’il s’agissait d’une tactique éprouvée. Elles avaient toutes entendu parler des traditions lesbiennes à Smith. De là à établir une règle interne sur les relations sexuelles entre filles dans les douches…

En face d’elle, une magnifique blonde au physique de star de cinéma tressaillit, l’air soudain inquiet Celia l’examina plus en détail et remarqua une bague en diamant scintillante, autour de l’un de ses doigts fins. Mon Dieu, qu’est ce que c’était que cette fille ? Une sorte de baby-doll ? Une jeune fille de dix-huit ans, fiancée. Voilà qui s’annonçait bien.

La fille surprit le regard de Celia sur elle, et Celia lui lança un large sourire, suivi d’un malencontreux signe de la main. Il fallait toujours qu’elle en fasse trop quand elle se sentait nerveuse ou qu’elle se faisait prendre en train d’espionner quelqu’un.

En remontant dans leurs chambres après la fin de la réunion, Celia observa les trois filles avec lesquelles elle allait partager un bout de couloir : Bree, la magnifique fiancée blonde ; Sally, dont la mère venait de mourir ; et une troisième fille du nom d’April, avec un piercing au sourcil et un tee-shirt sur lequel on pouvait lire RIOT : DON’T DIET .

On leur avait assigné à toutes les quatre les chambres de bonne du deuxième étage, les plus inconfortables de la Résidence King. Tout le monde à King avait sa propre chambre, et la plupart étaient gigantesques, assez spacieuses pour un grand lit double, et avec deux ou trois fenêtres. Mais certaines élèves de première année avaient moins de chance et se retrouvaient logées tout en haut dans des chambres en rangées de quatre, le long d’étroits couloirs sombres, là où à une certaine époque les étudiantes installaient leurs servantes à résidence.

Cette première nuit, elles allèrent toutes dans leur chambre et fermèrent la porte, un vrai mystère.

Plus tard, vers 23 heures, Celia entendit Bree sangloter, à travers le mur qui séparait leurs deux chambres. Elle mit un CD des Indigo Girls pour couvrir le bruit et se dit qu’elle n’avait pas à se mêler des affaires des autres. Mais à la moitié de la première chanson, elle ne supportait plus d’entendre la détresse d’une inconnue, et puis elle mourait d’envie de savoir si Bree et son fiancé s’étaient séparés. Elle gribouilla un mot au dos d’un des tracts qu’on leur avait donné à la réunion de résidence (Rejoignez le mouvement des pom-pom girls Radicales et pilonnez le patriarcat avec peps) et le glissa sous la porte de Bree. Je sens que ça ne va pas. Tu veux venir dans ma chambre pour un verre de vodka et des Oreos ? — Celia B. Chambre 323.

Les sanglots cessèrent. Dix minutes plus tard, on frappa à la porte de Celia.

Bree passa sa tête blonde par la porte en agitant le mot de Celia en l’air.

« Merci pour le petit mot », dit-elle d’une voix douce, aux intonations languissantes du Sud. Est-ce que l’invitation tient toujours ?

Celia lui sourit. « Oui, bien sûr. »

Elle se demandait si Bree partageait son propre sentiment sur la réunion de résidence. Par principe, Celia avait gardé son jean noir et sa robe vert émeraude drapée à la taille. Ce n’est pas parce qu’il n’y avait pas de garçons dans les parages qu’elle devait se laisser aller totalement. Bree portait un pyjama de flanelle rose et un débardeur blanc, mais Celia voyait qu’elle venait de se mettre du fard à paupières et du brillant à lèvres. Ce détail l’amusa et la toucha à la fois.

« Désolée pour les pleurs, dit Bree. Mes frères m’appellent la diva de Rosewood Court. C’est le nom de ma rue.

— Pas de problème, répondit Celia. Je crois que j’ai versé plus de larmes ce matin que durant toute l’année. C’est la maison qui te manque ou ton copain ?

— Un peu des deux, dit Bree en se dirigeant vers le bureau pour s’asseoir.

— Tu veux une vodka ou des Oreos ? s’enquit Celia.

— Un peu des deux », dit Bree à nouveau, et pour la première fois de la journée Celia rigola.

Elles burent leur vodka dans des gobelets en carton que la mère de Celia avait fourré dans un sac à provision, avec des couverts en plastique, des serviettes en papier et des Tupperware, comme si Celia partait en pique-nique, plutôt qu’à la fac.

Bree vida le contenu de son verre, puis elle se resservit jusqu’à ras bord.

Est-ce que cette fille était portée sur l’alcool, ou simplement nerveuse ? Celia pencha pour la deuxième version. En général, les gros buveurs ne descendaient pas leur verre de vodka à grandes rasades. Ils savaient que tout réside dans le dosage. Elle se rappela les fêtes où elle allait en terminale, les verres en plastique rouge et la vodka qui lui chauffait la gorge — consommée dans d’innombrables sous-sols qui sentaient le renfermé, pendant qu’au-dessus, les parents, inconscients, regardaient 20/20 . Les tequila shots qu’elle buvait dans le jacuzzi de la mère de Reggie Yablonski, quand cette dernière allait rendre visite à sa sœur à Kittery. Et la bouteille de champagne qu’elle avait partagée avec les copines du quartier au bal de fin d’année.

« Et toi ? demanda Bree. Tu as laissé quelqu’un derrière toi ?

— J’ai cassé avec un garçon juste après les exams, raconta Celia. On était ensemble depuis environ quatre mois. Il allait partir comme moniteur dans une colo pour l’été, et je savais que les relations à distance comme celle-ci, c’était le désastre assuré. »

Elle s’en voulut immédiatement d’avoir dit ça.

« Enfin, pour moi, balbutia-t-elle. Un désastre pour moi. Je ne suis pas vraiment faite pour ça.

— Pourquoi un désastre ? » demanda Bree avec de grands yeux, comme si Celia était un oracle capable de prévoir l’avenir de sa propre relation.

Au lycée de Celia, les filles surnommaient le 1er septembre « le jour J », c’est-à-dire le jour où votre copain partait à l’université et vous larguait. Elle avait toujours été solidaire des copines à qui ça arrivait, tout en se faisant la promesse muette de ne jamais tomber dans ce piège. C’est comme ça qu’elle avait mis un terme à son histoire avec Matt Dougherty, lors de la soirée lock-in  du lycée Sainte-Catherine. Dans le gymnase, tout le monde dansait, buvait du punch ou de la bière en douce, étourdi par l’excitation. Celia et Matt étaient allés s’asseoir à l’écart sur un vieux tapis de course dans la salle de muscu. Ils avaient perdu leur virginité ensemble dans ce même endroit, un mois plus tôt, dans cette salle sans fenêtre et qui sentait la sueur, entre la pause déjeuner et les cours de l’après-midi. Il était capitaine de l’équipe de catch, ce qui lui donnait droit à une clé. Ils s’étaient faufilés dans la salle au cours de la soirée, pour batifoler un peu, et là Celia avait cru déceler quelque chose dans son regard. Elle savait que leur histoire ne durerait pas. Et puis est-ce qu’il ne valait pas mieux mettre fin à une aventure pendant qu’on avait encore le contrôle de la situation, plutôt que se faire larguer lâchement au moment où on ne s’y attendait pas ?

« On ne peut pas au moins essayer ? avait-il demandé.

— À quoi bon ? » avait répondu Celia. Il allait à Berkeley, à l’autre bout du pays. Allez savoir quand ils se reverraient.

Ils passèrent la fin de la soirée à l’écart l’un de l’autre, en compagnie de leurs amis respectifs. Et Celia avait même pleuré dans la veste en jeans de Molly Sweeney, sur les gradins, tout en sachant que ce n’était pas vraiment à cause de Matt, en tout cas pas totalement. C’était plutôt lié à la peur du nouveau et de l’inconnu, une sorte de tristesse de savoir qu’elle ne se retrouverait probablement jamais plus dans ce gymnase — même si elle avait toujours détesté les cours de gym, s’arrangeant pour les faire sauter au moins deux fois par mois, soit en se cachant dans les toilettes handicapés avec Sharon Oliver, ou alors en se plaignant de crampes auprès du professeur, un type dégarni, accoutré d’un survêtement en polyester. Cette excuse semblait le dégoûter suffisamment et elle passait l’heure de gym à faire la sieste sur un lit de camp, à l’infirmerie, sirotant du Tropicana en brique et lisant des dépliants sur l’abstinence et les règles d’utilisation d’un inhalateur.

« Il te manque ? » lui demanda Bree.

— Pas vraiment, lâcha Celia. Peut-être juste l’idée que je m’en fais. Mon problème c’est que quand je suis seule, je me sens super-bien, mais je ressens comme un vide. Et quand je suis en couple, la sensation de vide disparaît, mais ça me déprime et je deviens folle. C’est la merde, non ? »

L’espace d’une seconde, Bree sembla désarçonnée et Celia s’en voulut d’avoir dit « merde ».

Puis Bree ajouta, « C’est vrai, on ne m’avait jamais dit ça sous cette forme, mais je vois tout à fait de quoi tu veux parler.

— J’ai toujours été portée sur les garçons, confessa Celia. Mais une fois que je suis avec un mec, je ne sais jamais quoi en faire. »

Bree rigola. « Si tu es tellement portée sur les mecs, alors dis-moi ce qui a bien pu t’amener à Smith ? »

Celia but une gorgée de vodka. « J’habite juste à côté de Boston et je savais que je voulais être dans une université pas loin de chez moi. En gros, Smith est ce que j’ai décroché de mieux. C’est vrai que le côté entre filles m’a un peu fait flipper au début, mais à partir du moment où on autorise les garçons à venir aux soirées, ça devrait aller. Pour être honnête, je n’ai jamais vraiment compris les femmes qui veulent être copines avec des hommes. Je n’ai qu’une sœur et j’ai grandi avec une bande de filles de ma rue, et puis je sais pas moi, les amitiés entre filles, ça a toujours été mon truc. »

Bree hocha la tête. « Pareil pour moi. »

Elle fit glisser l’anneau le long de son doigt.

« Et toi alors ? demanda Celia. Pourquoi Smith ?

— Ma mère et ma grand-mère ont étudié ici toutes les deux, expliqua Bree. Quand j’étais petite, chaque été, ma mère et moi partions à Boston en avion pour un week-end de trois jours. On louait une voiture et on roulait jusqu’ici, à Northampton. Ma mère me parlait toujours des robes de bal et des soirées habillées avec les garçons d’Amerhst, et des dîners à la chandelle dans le réfectoire. Depuis ce temps, l’idée de venir à Smith me fait fantasmer.

— Bof, dit Celia, je dois reconnaître que le côté après-midi thé, réceptions en robe de bal et tout ça, ça me faisait un peu peur. »

Bree se mit à rire. « Justement, pour moi, c’est ce qui a fait pencher la balance. »

— Tu ne trouves pas ça un peu bizarre que la même école qui organise toutes les semaines des après-midi thé dans chaque résidence prévoit aussi des règles dans les douches pour les lesbiennes ? demanda Celia.

— Ouais. Je ne pense pas que maman et mamie aient connu ça à leur époque, répondit Bree.

— Qu’est-ce qu’elles font maintenant ? s’enquit Celia.

— Font ? répéta Bree.

— Comme métier ?

— Oh. Elles sont toutes les deux femmes au foyer. Mais elles ont toujours fait beaucoup de bénévolat dans la communauté, dit Bree. Est-ce que ta mère travaille ?

— Oui, dit Celia. Elle est directrice adjointe dans une boîte de pub à Boston.

Les yeux de Bree s’écarquillèrent. « Oh, waouh, dit-elle. C’est génial. Je ne sais pas — j’étais vraiment impatiente de venir ici, mais depuis quelques mois mon petit copain, enfin, mon fiancé, m’a mis la pression pour que je fasse un transfert. »

— Déjà ? » demanda Celia. Elle essaya de se représenter mentalement Matt Dougherty en train de la supplier de faire son transfert pour Berkeley, mais ça dépassait son imagination. Là d’où elle venait, personne ne se fiançait à la sortie du lycée. Si elle avait ne serait-ce qu’essayé de le faire, ses parents seraient sans aucun doute intervenus.

Bree hocha la tête.

« Ca fait combien de temps que vous êtes ensemble ? » demanda Celia.

— Presque trois ans et demi, dit Bree.

— Waouh. »

La relation la plus longue de Celia avait duré six mois, qui lui avaient paru une éternité. Les semaines après la rupture, elle n’avait été capable que d’aller au lycée et d’écrire sa rubrique dans le journal des élèves. Le reste du temps, elle restait allongée sur son lit, avec d’un côté son père qui lui apportait des boules de glace et essayait de la faire rire, et de l’autre sa sœur qui lui rapportait tous les ragots les plus juteux des classes de seconde. Comme si ça pouvait l’intéresser. Tout à coup elle réalisa pourquoi Bree s’accrochait à son petit ami, loin d’elle.

« C’est comme si on était en 1952 et que je venais juste ici pour passer mon diplôme en économie domestique, dit Bree. Je me dis parfois que le sentiment amoureux a du mal à saisir le progrès social, parce qu’il y a vraiment une part en moi qui veut aller le rejoindre.

— Et quelle part en toi a envie de rester ici alors ? demanda Celia.

— La part qui m’a donné le jour, dit Bree. Ma mère adore Doug, mais elle était au bord de la crise de nerf, quand je lui ai annoncé que j’envisageais de faire un transfert. Elle a vraiment envie que je tente ma chance ici, dans cette école. Et moi aussi, c’est ce que je veux. Du moins j’imagine.

— Ah, les mères, dit Celia. La mienne m’a attaché un bracelet brésilien au poignet ce matin, et une heure plus tard ma sœur m’annonce : « C’est un bracelet QUE FERAIT JÉSUS ? » Ma mère avait mis l’inscription à l’envers pour que je ne puisse pas la voir. Ca doit représenter une force christique subliminale ou quelque chose comme ça.

Bree rigola. « Il y avait des filles au bureau d’inscription qui portaient des t-shirts QUE FERAIT JANE AUSTEN. »

— Trop fort, fit Celia. Il faut que j’en envoie un à ma mère. »

Après un long silence, Bree remercia Celia pour les cookies. Sa voix était chancelante et Celia voyait qu’elle était un peu pompette.

« C’est moi qui devrais te remercier, dit Celia. Tu vas peut-être m’éviter de battre le record du freshman qui a pris ses sept kilos réglementaires le plus vite.

— Tu veux dire la première année qui a pris ses sept kilos réglementaires, dit Bree avec un sourire.

— Ouais, c’est ça. Et vu le look des dernières années, je devrais plutôt parler de dix-sept kilos réglementaires. »

Celia réfléchit, le sourcil froncé.

« Trop vache ? » interrogea-t-elle.

— Non, je pensais exactement la même chose », dit Bree.

Sa voix se transforma en murmure, comme si quelqu’un était peut-être en train de les écouter.

« Tu as déjà parlé avec April ? souffla-t-elle. La fille qui est dans la chambre en face de la mienne.

— Non, répondit Celia. Pas encore.

— Je l’ai rencontrée dans les toilettes avant le dîner, raconta Bree. Elle m’a un peu fait flipper. On dirait une vraie hippie, tu vois ce que je veux dire ? Là où j’habite, on n’en fait pas des comme ça. »

Celia pouffa de rire.

« Elle avait un style, disons intéressant.

— Secrètement, j’aurais bien envie de la coincer quelque part et de la changer de look de A à Z. Avec le bon fard à joues et à paupières, cette fille pourrait être carrément mignonne. En parlant de ça, j’aime bien ta couleur. Je me suis fait la réflexion tout à l’heure pendant la réunion.

— Ma couleur ? » s’étonna Celia.

Les femmes vraiment belles faisaient toujours des compliments aux femmes ordinaires, sur des trucs pas possibles : Oh, je tuerais pour avoir des pieds aussi menus que les tiens. Ta couleur est sublime.

« Ouais, j’ai toujours voulu avoir ce look noir-irlandais exotique. C’est comme ça qu’on dit, non ? demanda Bree. Ce n’est pas insultant, au moins ? »

Celia rigola.

« Non, ce n’est pas insultant. Mais là d’où je viens, ça n’a vraiment rien d’exotique. Toutes les filles avec lesquelles j’ai grandi ont le même look : cheveux noirs, teint blafard et taches de rousseur. On avait une fausse carte d’identité, fabriquée par moi et la sœur aînée de Liz, et elle a servi à au moins cinq filles dans mon quartier.

— Tu n’as pas l’air blafarde ! s’exclama Bree. Tu as le teint clair. Bref. Grandir dans le quartier irlandais de Boston, ça devait être trop cool. »

Le quartier irlandais de Boston. Celia dut étouffer un rire. Elle se demandait si Bree s’imaginait que sa famille portait la casquette irlandaise et parlait avec un accent à couper au couteau, alors qu’en fait ils vivaient dans une banlieue on ne peut plus tranquille, comme tout le monde. Il y avait bien un clan irlandais avec toute la troupe des cousins un peu partout dans le Massachusetts, qui se réunissaient presque tous les week-ends dans l’arrière-cour de quelqu’un pour célébrer quelque chose — anniversaire, communion, anniversaire de mariage. Et dans un bref élan de fierté, à la suite d’un voyage à Galway (et aussi dans une veine tentative pour corriger la maladresse incurable de Celia), sa mère les avait forcées, elle et Violet, à prendre des cours de claquettes, ce à quoi elle attribuait à présent son maintien impeccable et son incapacité à danser comme une personne normale. Mais à part cela, elle n’était pas plus Irlandaise que quiconque.

Bien sûr, elle faisait de même avec Bree. Elle n’avait aucun mal à imaginer cette fille au lycée, assister à des cotillons et de bals de débutantes. Tout ce qu’elles connaissaient l’une de l’autre, finalement, c’était leurs contours les plus marquants. Il leur restait à déchiffrer tout ce qui se situait au milieu, les lignes floues.

Ses amies du lycée manquaient à Celia. Liz Hastings, avec son redoutable sens de l’humour et sa peur enfantine du noir. Lauren O’Neil, qui avait grandi au milieu de six frères et qui organisait les soirées pyjamas les plus dingues quand elle était petite — avec ses frères qui leur faisaient peur et amusaient la galerie, débarquant dans la chambre avec des masques de clowns, ou leur racontant des histoires de fantômes jusqu’à ce qu’elles se mettent à pleurer. Ces filles connaissaient Celia des pieds à la tête. Combien de temps est ce qu’il lui faudrait avant de pouvoir s’asseoir avec quelqu’un pour parler d’autre chose que de la pluie et du beau temps ou pour dépasser le stade de la découverte de l’autre, sans avoir à faire attention à chaque mot ?

Une heure plus tard, avant de retourner dans sa chambre, Bree la serra dans ses bras et dit, « Je suis contente que ta chambre soit à côté de la mienne. Est-ce que tu es déjà allée à Savannah, Celia ? C’est vraiment beau avec tous ces arbres aux branches affaissées et la mousse espagnole violette qui pend de partout. Oh, je t’emmènerai là-bas un de ces jours. Je suis sûre que tu te vas te régaler. »

Puis elle laissa échapper un hoquet poli. « Je n’ai pas vraiment l’habitude de boire. »

Celia rit. « Je suis contente qu’on soit voisines moi aussi. »

Le lendemain matin marquait la première vraie journée à Smith. Celia se réveilla avant huit heures. Il restait encore un jour avant le début des cours, pourtant elle ne parvint pas à se rendormir. Elle ouvrit la porte de sa chambre et jeta un coup d’œil dans le couloir désert. Elle aurait aimé être assez proche de Bree pour aller la réveiller et prendre un petit-déjeuner matinal ou aller faire une longue promenade autour du campus. Au lieu de cela, elle laissa sa porte ouverte et resta assise seule sur son lit à écrire son journal.

Un moment plus tard, quelque chose passa dans le couloir et Celia aperçut une chevelure rousse.

« Hé ! lança-t-elle. April, c’est ça ? »

La tête d’April apparut.

« Oui, c’est ça », fit-elle.

Elle entra dans la chambre vêtue d’un jeans coupé et d’un débardeur délavé, et Celia remarqua ses mollets recouverts de longs poils marron. Elle réalisa qu’il ne s’agissait pas de poils qui avaient repoussé. Cette fille ne s’était jamais rasée. Ses cheveux teints en roux étaient relevés en une couette désordonnée et elle ne portait aucun maquillage. Elle mesurait un peu plus de 1,70 mètre, avec de longues jambes, étonnamment sexy malgré leur pilosité.

Typique, pensa Celia. C’étaient toujours les filles qui se contrefichaient éperdument de leur apparence qui étaient grandes et minces, sans même essayer. Bien qu’assez joli, le visage d’April était anguleux, avec un nez légèrement pointu et des pommettes saillantes, qui lui donnaient l’air sévère quand elle ne souriait pas.

« Ca fait longtemps que tu es debout ? » demanda Celia.

April hocha la tête. « Je suis allée donner un coup de main pour l’organisation d’une conférence animée par la directrice de Égalité Maintenant. Elle va se dérouler plus tard dans l’après-midi », expliqua-t-elle. « Ca va être grand. Tiens, prends-en un. »

Elle tendit à Celia un dépliant. Celia le parcourut des yeux :



DITES NON AUX CRIMES D’HONNEUR ! LE SAVIEZ-VOUS : Au Pakistan, d’après les ordonnances Hudûd, une femme doit obtenir la confession de son violeur ou le témoignage visuel d’au moins quatre hommes adultes musulmans pour prouver qu’elle a bien été violée? Dans le cas contraire, elle risque d’être poursuivie en justice pour fornication ou adultère, ou bien d’être assassinée par son mari, ses frères et père pour avoir déshonoré le nom de sa famille. Au Pakistan, il y a en moyenne mille femmes par an qui meurent d’un crime d’honneur. AIDEZ-NOUS À ARRÊTER CETTE CRUAUTÉ ET CETTE SOUFFRANCE !



Celia cilla. Elle se sentait débordée par le simple fait de se retrouver dans ce foyer et de voir tous ces nouveaux visages autour d’elle. Comment diable April avait-elle fait pour reprendre si vite le dessus et s’engager dans la lutte contre les crimes d’honneur ? April vint s’asseoir à côté d’elle sur le lit. Elle avait l’odeur corporelle d’un sans-abri de Boston — âcre, épicée et brute. Celia se remémora soudain un été où elle était lycéenne : sa mère avait lu un article de magazine à propos des éléments chimiques présents dans les produits ménagers et comment ils pouvaient provoquer des cancers et elle avait exigé que toute la famille se mette au biologique. Elle avait commencé à leur faire utiliser du dentifrice, du shampoing et même du déodorant 100 % naturels. Celia se demandait à présent si elle avait senti cette odeur jusqu’à ce qu’elle commence à sortir avec Joey Murray en première. C’est là qu’elle avait commencé à ramener en douce à la maison de l’antitranspirant Soft & Dri, de la laque et du nettoyant pour visage Noxzema, de la même manière que des gamins qui feraient entrer en cachette des sachets de shit ou des copies de Hustler sous cellophane.

April loucha sur la bouteille en verre d’Absolut de la nuit précédente, dans la poubelle de Celia et cette dernière se sentit immédiatement coupable de ne pas l’avoir invitée à venir se joindre à elles.

« Tu sais qu’on pratique le recyclage à Smith ? » fit remarquer April.

Celia sortit diligemment la bouteille de la poubelle et la plaça dans le bac bleu situé derrière la porte, tout en notant mentalement de raconter cet épisode à Bree plus tard. Qui pouvait bien être cette fille ? se demanda-t-elle.

« Ça te dirait de prendre le petit dèj ? demanda April après un silence embarrassant.

— Ouais, fit Celia.

— Putain, tout à l’heure en revenant à pied, j’arrêtais pas de penser à une grosse platée de galettes de pomme de terre et de bacon végétarien dit April.

— C’est quoi du bacon végétarien ? »

April rigola.

« C’est un aliment à base de soja qui a le même goût que le vrai. Bon, enfin presque. Je suis végétalienne, ajouta-t-elle. Mais j’adore manger. »

Celia sourit. Elles avaient au moins ça en commun.

Elles descendirent au réfectoire. Celia se sentait soulagée d’être accompagnée de quelqu’un, n’importe qui. Même si sa sœur avait trois ans de moins qu’elle, et qu’elles avaient des groupes d’amis différents, elle avait toujours eu Violet à ses côtés chaque fois qu’elle faisait quelque chose de nouveau, une colo d’été, du softball, ou même quelque chose d’aussi bête que des leçons de plongée au Club Med. Toute sa vie, elle avait rêvé d’intimité et d’un samedi où on ne la traînerait pas à un repas de famille rasoir. À présent, seule pour la première fois, Celia ne savait pas quoi faire d’elle.

Il y avait quelques filles dispersées dans le réfectoire, en pyjama de flanelle et débardeurs, ou en t-shirts difformes et boxer. Les dernières années n’étaient pas encore sur le campus, et la majorité des tables étaient désertes.

Celia portait un jeans et un gilet rouge, des chaussettes et une paire de Keds.

« Tu ne trouves pas ça un peu bizarre, cette façon que tout le monde a de s’habiller comme dans un hôpital psychiatrique ? » murmura Celia à l’oreille d’April, pour la faire rire.

April se contenta de hausser les épaules. D’un geste, elle désigna son jeans coupé. « Je suis pas vraiment une pro de la mode, si tu vois ce que je veux dire. »

Celia espéra qu’elle ne l’avait pas vexée.

« J’essaye de contrer le pouvoir et de ne pas porter de pyjamas en public aussi longtemps que possible », dit-elle.

April leva un sourcil.

Elles prirent des assiettes sur la table au bout du buffet et examinèrent la nourriture. Il y avait des plateaux débordant de doughnuts, de bagels et de pâtisseries ; une énorme soupière de porridge fumant ; et des poêles remplies de bacon, de saucisses, d’œufs, de French toast, de gaufres et de galettes de pommes de terre. À côté de chaque plat de viande se trouvait son équivalent végétalien.

Celia n’avait jamais entendu parler d’une chose pareille. Est-ce qu’il y avait des végétaliens dans son lycée ? Elle conclut que non. Clairement, non. Les deux ou trois végétariens qu’elle connaissait mangeaient tous les jours la pizza servie à la cafétéria, du coup on ne les remarquait pas vraiment.

April remplit son assiette de substitut d’œuf à la couleur verte et de bacon végétarien qui rappelait à Celia la nourriture en caoutchouc de la dînette Fisher Price qu’elle avait quand elle était petite.

« Tu devrais goûter à ça, c’est bon et aucun animal n’a eu à mourir d’une mort atroce pour le produire », dit April. Celia tenait une saucisse dans une pince, la main en l’air. Doux Jésus ! Elle posa la saucisse sur son assiette et prit deux pâtisseries danoises sur un plateau, une à la framboise et l’autre au fromage. S’il existait un moment idéal pour se réconforter avec de la nourriture, c’était bien maintenant.

Elles allèrent s’asseoir et commencèrent à parler de la réunion de résidence de la veille.

« Tu en as pensé quoi, du règlement des douches ? » demanda Celia.

April haussa les épaules.

Bon sang, cette fille n’y mettait pas du sien.

« Tu as un copain, chez toi ? » demanda Celia.

April toussota légèrement et bredouilla un non, comme si Celia lui avait demandé si elle avait une collection de My Little Pony dans son sac à main.

« Une copine ? demanda Celia. Oh, et puis zut. »

« Non, répondit April. Sans vouloir être langue de pute, j’ai trouvé que toute cette réunion avait un côté puéril. Je parie que le fait que je me retrouve à King est une sale blague du Bureau du logement.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Celia.

— Je suis pas vraiment faite pour l’ambiance Quad dit April. Les assos d’étudiantes et les soirées bourrage de gueule avec les nouvelles recrues, c’est pas mon truc. Je ne suis pas venue ici pour ça. Sinon, j’aurais pu aller dans n’importe quelle école publique de l’Illinois.

— Oh, tu viens de l’Illinois ? demanda Celia d’une façon beaucoup trop appuyée pour quelqu’un qui n’y était jamais allée.

— De Chicago, précisa April.

Celia hocha la tête. « Et pourquoi tu es venue ici en fait ? » demanda-t-elle. « Si c’est pas pour les fêtes et les trucs qu’on fait habituellement à la fac.

— Je suis venue ici parce que c’est l’alma mater de Gloria Steinem  et de Molly Irvins . Je me disais que c’était l’endroit le mieux indiqué pour lutter contre le patriarcat dans ce pays foutu » dit April. Elle prit une bouchée de son bacon végétarien et ajouta, « Et puis j’aime bien ce qu’on mange au réfectoire. »

Celia se demanda un instant si elle était la seule personne normale de Smith College. Chez elle, on l’avait toujours considérée comme quelqu’un d’un peu bizarre, car, à l’inverse de ses copines, elle préférait les romans victoriens et les poèmes de Dorothy Parker aux magazines féminins, et les comédies musicales en Technicolor au cinéma moderne. Mais là, elle se sentait comme Madame Tout le Monde — pas de mariage de jeune fille en vue, ni de rage contre l’ordre établi — ce qui, à Smith, semblait faire d’elle une dégénérée.

Pendant qu’elles débarrassaient leurs plateaux, April fit allusion au fait qu’elle allait passer l’après-midi à faire du bénévolat sur le campus pour un groupe anti-sweatshop , avant de se rendre à la conférence d’Égalité Maintenant. C’était vrai qu’il y avait de quoi être impressionnée, mais Celia rêvait simplement de retourner s’affaler sur son lit et passer le reste de la journée au téléphone avec des copines de chez elle.

« Je crois que c’est vraiment important de tendre la main, de venir en aide aux autres, de se rendre compte que tout ne tourne pas autour de ses petits problèmes personnels de merde, dit April. La plupart des nanas de notre âge font tout un drame pour un mec qui ne les rappelle pas, mais elles se contrefoutent de la vraie souffrance humaine. »

Celia se dit qu’April parlait de façon générale, qu’elle ne s’adressait pas forcément à elle en particulier. Pourtant elle sentit le rouge lui monter aux joues et elle maudit la pâleur stupide de sa peau qui trahissait toujours ses émotions.

« Pardon, s’excusa April. Je fais des efforts pour apprendre à me la fermer. »

Celia sourit.

« Pas de problème. »

Elle se demanda à quoi pouvaient bien ressembler les amis d’enfance d’April.

« Sinon, t’écoutes quoi comme style de musique ? demanda April.

— Ben, un peu de tout. J’aime bien les vieux trucs, Billie Holiday, tout ça. Sinon, je me suis mise au folk, avec Bob Dylan et Joni Mitchell.

— Là, je crois qu’on va s’entendre ! rétorqua April en souriant. Je les adore tous les deux. Et sinon, tu connais Elliott Smith ou Kris Delmhorst ?

— Je connais pas bien ce qu’ils font », dit Celia.

En fait elle ne connaissait pas du tout.

« Ah, ben alors je vais te graver un CD qui déchire », dit April.

Un peu plus tard dans la journée, April placarda sa porte extérieure avec de gros autocollants où on pouvait lire des trucs du genre « LE FÉMINISME EST LA NOTION RADICALE QUE LA FEMME EST UN ÊTRE HUMAIN » et « PRIEZ DIEU, ELLE VOUS EXAUCERA ! » Elle tagua une citation de Mary Poppins à l’encre rouge indélébile sur le mur tapissé du couloir : « LES HOMMES PRIS UN PAR UN, ON LES ADORE, EN GROUPE, CE SONT DES DEMEURES ».

Celia fit glisser un autre mot sous la porte de Bree : Va voir ce que la tarée a fait dans le couloir.

Un peu plus tard, Bree fit glisser un autre mot : Je t’avais prévenue. Elle est complètement allumée !

Le lendemain, alors que Celia se préparait pour aller à son premier cours, April entra dans sa chambre.

« Tu commences à 9 heures ? » demanda-t-elle.

Celia acquiesça.

« Pareil pour moi. On y va ensemble ?

— Ca marche », dit Celia. Elle attrapa son sac à dos et elles sortirent dans le couloir. À ce moment-là, quatre déménageurs portant des cartons énormes firent irruption par l’entrée de service.

« Sally Werner ? » dit l’un d’eux.

Celia pointa en direction de la chambre de Sally, au fond du couloir.

« On dirait qu’elle emménage dans un quatre pièces », dit April.

Celia sourit. Vers la mi-août, elle avait choisi la tenue qu’elle allait porter pour son premier jour de cours : une robe noire évasée, une chemise violette à manches longues, des collants noirs et des ballerines violettes. April portait une blouse et un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « C’EST UN TRUC DE NOIRS, VOUS NE POURRIEZ PAS COMPRENDRE. » Elle avait laissé ses cheveux sécher à l’air et ils tombaient en boucles rebelles sur ses épaules. Celia ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce que les gens penseraient en les voyant traverser le campus ensemble.

Alors qu’elles sortaient du Quad, une étudiante à crête verte dévala les escaliers de la Résidence Chapin et lança à voix forte :

« April, ma chérie !

— T’es mignonne comme ça, Miss April », remarqua une autre, devant laquelle elles passèrent face à la Résidence Bass. Elle planta un gros baiser sur la joue d’April.

« Est-ce que vous vous connaissiez d’avant ? demanda Celia.

— Non, je les ai seulement rencontrées hier soir à la soirée de bienvenue de l’Alliance féministe de Smith, dit April. Tu devrais te joindre à nous à la prochaine réunion. »

Celia sourit faiblement. Au lycée, ce genre de filles auraient exercé leur autorité sur la salle enfumée réservée aux femmes et le club théâtre, guère plus. Sa tenue, qui lui avait paru sophistiquée et coquette un mois auparavant, faisait tout à coup penser à ce que porterait une fillette de CE1 le jour de la rentré des classes. Habillée comme ça, on s’attendait plutôt à la voir avec une corde à sauter dans une main, et une sucette géante dans l’autre.

Après le cours, Celia rentra seule à la Résidence King. April l’avait invitée à venir écouter Rebecca Walker  parler du croisement entre sexisme et racisme, pendant l’heure du déjeuner, mais Celia n’avait qu’une envie, retrouver sa chambre, son couvre-lit qui portait encore l’odeur familière de la maison, les e-mails de ses vieilles copines, et son téléphone privé sur lequel elle comptait appeler Liz, qui avait grandi dans la maison juste à côté de la sienne et qui venait de rentrer en première année à Trinity. Le dortoir, qui lui avait semblé à la fois étranger et étrange pas plus tard que la veille, lui apparut soudain comme un refuge, la protégeant du campus, peuplé de filles inconnues et saturé de devoirs de lectures d’une longueur alarmante.

Quand elle arriva dans leur petit couloir, elle vit des cartons à l’entrée de la chambre de Sally, remplis à ras bord de vêtements, de livres et de CD. Une bonne partie des filles qui venaient d’États ou de pays lointains récupéraient leurs affaires seulement maintenant.

Célia entendit qu’on passait un CD des Supremes dans la chambre de Sally. Comme la porte était ouverte, elle entra. Ça faisait depuis la réunion de résidence qu’elle voulait faire connaissance avec Sally, mais celle-ci avait l’air de passer son temps au téléphone, à parler à voix basse.

Elle était debout sur une chaise, dans un jeans impeccable et un t-shirt gris uni. Derrière elle, de longs rideaux aux motifs à fleurs ondulaient avec la brise. Elle était en train de clouer un gigantesque cadre au mur, qui contenait une dizaine de photos, découpées en forme ovales ou en étoiles, montrant des filles resplendissantes au look BCBG qui tenaient en l’air leur diplôme de fin d’études secondaires, ou bien les mêmes allongées en rang et en bikini. Des cadres similaires étaient alignés sur le lit, attendant d’être accrochés, à côté de piles bien rangées de chemises à boutons, de robes de bain et de pantalons repassés. On aurait dit que Sally gérait une franchise de J.Crew depuis sa chambre.

« Salut, dit Celia pour attirer son attention.

— Oh, mon dieu, désolée pour le désordre, dit Sally. Mes affaires viennent juste d’arriver.

— Ne t’en fais pas pour ça, dit Celia. Tu viens d’où ? »

C’était peut-être la cinquante-neuvième fois qu’elle posait cette question en trois jours. Qui ça pouvait bien intéresser, de toutes façons, de savoir d’où on venait ? Albuquerque ou Tokyo, New Jersey ou la lune ? Qu’est-ce que ça pouvait bien changer ?

« Je viens de la région de Boston, dit Sally.

— Oh, moi aussi, dit Celia. Quelle ville ?

— Wellesley. Et toi ?

— Milton. »

Celia réfléchit un moment, puis dit :

« Tu n’es pas venue en voiture jusqu’ici ? »

Sally secoua la tête.

« Non, je suis venue en train. Mon père est en voyage d’affaires, et mon frère n’est vraiment pas du genre fiable ; autant faire confiance à une licorne attelée avec une remorque U-Haul  pour me livrer mes affaires.

Il y eut un grand moment de silence, pendant lequel Celia digéra l’information et pensa à la chose que Sally n’avait pas mentionnée. Quel genre de famille vivait à tout juste deux heures de route de l’école et ne prenait pas la peine de la conduire jusqu’ici ?

« Je suis vraiment désolée pour ta mère, dit Celia. Si jamais tu as envie de parler, ma porte est toujours ouverte. Et maman a rempli mon placard avec plus de provisions que je ne pourrais en manger d’ici à la remise des diplômes. »

Elle se sentit soudainement coupable d’avoir prononcé le simple mot « maman », mais Sally sourit et la remercia.

« Tu as besoin d’aide pour défaire tes bagages ? demanda Celia.

— Oh, non, merci bien, dit Sally. Je suis plutôt du genre maniaque. Chaque chose à sa place. Mais si tu veux me tenir compagnie, ce serait chouette.

— Avec plaisir », dit Celia.

Il n’y avait plus de place sur le lit et de hautes rangées de cartons étaient empilées sur le bureau et la chaise. Du coup, Celia s’assit par terre. Elle observa que tous les cartons de Sally étaient étiquetés minutieusement — LIVRES, PRODUITS POUR LES CHEVEUX, BASKETS, TALONS HAUTS. Est-ce que Sally avait fait tout ça seule ? Ou bien, était-ce la dernière chose que sa mère avait entreprise avant de mourir ?

Sally commença à sortir des chemises d’un carton posé sur le bureau. Chacune était enveloppée dans du papier tissu.

« Il fait beau aujourd’hui ? » demanda-t-elle.

Celia fit oui de la tête.

« Il fait encore un peu chaud.

— Je ne suis pas encore allée dehors, dit Sally.

— Tu as rencontré les deux autres filles de notre couloir ? demanda Celia. Bree et April. »

Sally hocha la tête. « April, ouais. On a passé toute la première nuit à discuter. »

Même si Celia ne les avait pas invitées à les rejoindre avec Bree, elle se sentit un peu vexée d’avoir été exclue de leur conversation.

Sally rigola. « Je crois que je n’ai jamais eu aussi peu de points communs avec quelqu’un de toute ma vie, mais je l’aime vraiment bien. Ça sonne cliché, mais j’avais l’impression de pouvoir parler de tout avec elle. »

Tu peux me parler de tout à moi aussi, pensa Celia, puis elle réalisa qu’elle était en train de rivaliser pour obtenir la palme de l’intimité dans un endroit où personne ne se connaissait depuis plus d’une minute et demie.

« Tu sais quelle filière tu veux suivre ? » demanda Sally.

Elle était beaucoup plus conventionnelle que les autres filles que Celia avait rencontrées jusqu’ici, posant des questions qu’on aurait plutôt attendues de la grand-tante d’une copine.

« Littérature anglaise, dit Celia. Et toi ?

— Eh bien, je prépare médecine. Ou en tout cas, je me dirige vers ça, dit Sally. «Je vais faire ma spécialisation en biologie. J’ai pris quelques cours pendant l’été, pour avoir une longueur d’avance. J’ai appris des trucs super intéressants. »

Elle sortit une énorme boîte à café Chock full o’Nuts d’un sac en plastique rose. « Les cendres de ma mère », dit-elle, en désignant la boîte d’un signe de la tête.

Jésus, Marie, Joseph.

Celia acquiesça.

« C’est sûr que c’est bien de pouvoir la garder à tes côtés.

— Ouais ! C’est exactement ce que je me suis dit », répondit Sally.

Elle déposa la boîte à café en bas de sa penderie et referma doucement la porte. Pendant qu’elle faisait cela, Celia eut une vision horrible d’elle en train d’aller dans la penderie, quelques mois après que la période de malaise se serait dissipée, quand elles seraient amies. Elle s’imaginait en train de chercher une robe, par exemple, et d’un coup de pied distrait, elle renverserait sa mère, les cendres se répandant partout, dans les interstices du bois et sur la collection immaculée de chaussures de Sally.

« Est-ce que tu connais Jacob Wolf ? » demanda Sally. « Il était au lycée Milton. »

Celia fit non de la tête. « Je suis allée chez les Catholiques toute ma vie, alors… »

Le téléphone sonna. Si ça avait été Celia, elle l’aurait laissé sonner, mais Sally décrocha.

Elle posa sa main devant le combiné. « Il faut que je réponde », dit-elle à Celia. « C’est ma meilleure amie Monica. Est-ce qu’on peut se retrouver plus tard ?

— Oui, bien sûr, dit Celia en se levant maladroitement.

— Est-ce que tu pourrais fermer la porte, s’il te plaît ? demanda Sally.

Celia ne revit pas Sally de la journée, ni de la soirée. En se levant pour aller aux toilettes, vers 3 heures du matin, elle passa devant la chambre de Sally et entendit le son de sa voix.

Celia savait qu’elle ne devrait pas, pourtant elle colla son oreille à la porte.

« Je ne peux pas faire ça, Mon », disait Sally, d’une voix grave et désespérée. « Je crois que c’était une grosse erreur de venir ici aussi précipitamment, après tout ce qui s’est passé. Chérie, tu veux bien rester au téléphone avec moi ? S’il te plaît, ne raccroche pas. Dis, je t’en supplie. »



Le jour suivant marquait la cérémonie de convocation . Les premières années avaient reçu des flyers sous leur porte, leur rappelant que toutes les étudiantes devaient se réunir à 16 heures par résidence pour se rendre ensemble au John M. Greene Hall (elles l’appelaient bien évidemment JMG).

À présent, les dernières années avaient emménagé et les couloirs de la Résidence King étaient encombrés de valises et de sacs poubelles remplis à craquer de vêtements d’hiver remontés du sous-sol où ils avaient été stockés.

De sa chambre, Celia pouvait les entendre. Les dernières années, dont beaucoup d’entre elles revenaient d’une année d’étude à Genève, Florence ou Sydney, poussaient des cris stridents et des hurlements en s’embrassant sur tout le visage, comme si cette année de séparation avait failli les tuer. Les étudiantes de deuxièmes années étaient toutes excitées, elles aussi. Elles restaient dans les bras les unes des autres plus longtemps que d’habitude. Elles laissaient leurs portes ouvertes et mettaient de la musique pendant qu’elles défaisaient leurs bagages ; l’air résonnait des sonorités douces de Jeff Buckley ou des Beatles ou encore de musique de fille délicate que Celia n’avait jamais entendue.

Elle marqua une pause tandis qu’elle passait devant elles dans la salle de bain : elle les regarda aligner leurs pots de crème décolorante et leurs boîtes de tampons dans les casiers. Les plus anciennes accrochèrent des pancartes écrites à la main au-dessus des toilettes pour les visiteurs : BIENVENUE DANS NOTRE RÉSIDENCE, RAPPELEZ-VOUS QUE LES VRAIS HOMMES ABAISSENT LE SIEGE. Même après une vie entière passée avec une mère et une sœur, Celia n’avait jamais mis les pieds dans un milieu si totalement et si résolument féminin.

À présent, il faisait chaud et humide, comme une journée de mi-août égarée en ce début de septembre.

Comme l’avait dit Bree au petit-déjeuner : « C’est aussi chaud que l’asphalte en Géorgie»

Des anciennes se baladaient juste en soutien-gorge et en culotte ou caleçon. Certaines avaient des corps magnifiques, avec des abdos fermes et des jambes longues et minces. Mais ce n’était pas le cas pour la majorité d’entre elles : on voyait leur ventre dépasser tandis qu’elles déchiraient des cartons d’emballage ou qu’elles accrochaient des rideaux.

Celia se dit que d’ici un an, elle serait sans doute comme elles : aussi à l’aise dans cet endroit que chez elle. Même si elle ne savait pas si elle tisserait des liens aussi étroits ni si elle se permettrait ce degré de nudité. Hormis sur la plage, elle n’avait jamais vu sa mère dénudée, au mieux en peignoir de bain qui descendait jusqu’au sol et en pantoufles.

À quatre heures pétantes, une voix scandant un slogan retentit du haut de l’escalier central jusqu’au fond des couloirs aux néons fluorescents.

« Toutes ensemble, poussons le rugissement de la Résidence King, Toutes ensemble, poussons le rugissement de la Résidence King, Toutes ensemble ! Le rugissement de la Résidence King ! Toutes ensemble, rugissons ! Toutes ensemble, rugissons ! »

Le grondement grandit de plus en plus jusqu’à ce que Jenna The Monster Truck, entourée d’une nuée d’autres filles, fasse irruption dans les chambres des premières années et les fasse sortir les unes après les autres dans le couloir.

Celia vit Sally, Bree et April se faire tirer, tout comme elle, vers les escaliers et elle se mit à rire en croisant leurs regards.

« Mon dieu, qu’est ce qui se passe ? » demanda Bree pendant qu’on les escortait en bas.

— C’est la cérémonie de convocation, dit Sally. Il va y avoir des discours et des chants et on verra même des anciennes élèves qui sont devenues célèbres. C’est le premier grand rassemblement de l’école entière. »

Sally semblait être typiquement le genre de fille qui aurait adhéré à une sororité (NOTE), si elle n’était pas allée dans une université qui les interdisait complètement.

Les soixante-quinze pensionnaires de la Résidence King étaient entassées dans l’entrée et Jenna The Monster Truck distribuait des couronnes Burger King. Une autre fille sortait des draps de lit violet à paillettes d’une boîte en carton géante.

« Ok les filles, dit Jenna. On y est ! Voici notre première chance de montrer à Smith ce que la nouvelle Résidence King a dans le ventre.

— Qu’est ce qu’on est censées faire avec ces costumes ? demanda une première année dans la foule.

— La tradition veut que dans chaque résidence on se déguise pour la cérémonie de convocation, dit Jenna. Nous, on porte des couronnes et des robes, car nous sommes les reines de King.

— Holla ! » cria une dernière année du nom de JoAnn. Celia l’avait croisée le matin même en allant chercher un café. Toute seule, elle lui avait semblé plutôt timide et fluette. Mais là, au milieu de ses copines, ce n’était plus la même.

« Je veux que chacune d’entre vous attrape une cape et une couronne et nous retrouve ici en bas dans cinq minutes, dit Jenna The Monster Truck.

— On est censées remonter tout en haut juste pour enfiler une cape ? » demanda April.

Certaines anciennes commencèrent à rigoler.

« Tu oublies le principal, Monster Truck ! hurla une voix.

— C’est vrai, dit Jenna. Tout le monde en petite tenue ».

Quelques premières années poussèrent des petits cris de plaisir. D’autres lâchèrent des murmures d’inquiétude.

April dit : « Vous vous foutez de ma gueule.

— Non, bébé, je blague pas, dit Jenna en s’avançant vers April et en lui passant un bras autour des épaules. Évidemment, t’es pas obligée mais on est nombreuses à trouver que c’est plus fun comme ça. »

Toute la troupe remonta les escaliers en hâte. Celia sentit son sang courir plus vite qu’à l’habitude dans ses veines. Elle était censée se mettre en petite culotte au milieu de centaines de femmes qu’elle ne connaissait même pas ?

Elle prit la main de Bree, en espérant rallier la pudeur du Sud ; si quelqu’un d’autre qu’April refusait, Celia ferait de même.

« Tu vas le faire ? demanda-t-elle à Bree.

— Pas en sous-vêtements. Bree sourit. Je pense que je vais porter juste un bikini. »

C’est sûr, pourquoi pas, quand on ressemble à une star de ciné ?

« Sally ? dit Celia, pendant qu’elles suivaient toutes les quatre la foule dans les escaliers.

— Je crois que oui, dit Sally. Ouais, pourquoi pas. À Rome, fais comme les Romains, non ? »

Celia feignit un sourire. « Ça marche. »

Quand elle arriva dans sa chambre et qu’elle ouvrit le tiroir du haut de sa commode, elle faillit tomber à la renverse. Elle possédait quelques paires de dessous sexy, uniquement destinés au regard de jeunes ados tellement contents de voir une fille dévêtue qu’ils ne remarquaient pas ses grosses fesses ou ses vergetures. En dehors de ça, elle portait des culottes de grand-mère en coton aux motifs de petite fille. Elle poussa un soupir et se déshabilla. Elle portait un soutien-gorge rouge en coton et la culotte Vendredi de son jeu de culottes « jours de la semaine », alors qu’on était mercredi. Elle avait l’air stupide, mais pas plus qu’avec n’importe quel autre sous-vêtement qu’elle aurait pu porter.

En abaissant son regard, Celia vit, horrifiée, une petite touffe de poils noirs qui dépassait le long sa cuisse blanche. Est-ce qu’il lui restait du temps pour se raser ? Et merde, pourquoi les plus anciennes ne les avaient pas prévenues ?

Un moment plus tard, Sally se tenait dans l’embrasure de la porte avec une bouteille de tequila dans une main et un appareil photo numérique dans l’autre. Elle portait un soutien-gorge en satin noir, parfaitement dessiné, et le slip coordonné. Derrière elle se tenaient Bree en bikini rose pale, et April, habillée de la même façon que plus tôt, en shorts kakis et tee-shirt noir, la cape violette enroulée par-dessus son haut.

Celia attrapa la cape d’un geste vif et l’enroula autour de ses épaules.

« Je pense qu’on devrait toutes s’enfiler une rasade, dit Sally.

— Totalement d’accord » dit Bree.

Elles burent toutes les quatre, se faisant passer la bouteille, avalant en hâte le liquide brûlant.

« Laissez-moi prendre une photo ! dit Sally.

— Non, non, dit Celia en riant.

— C’est moi qui la prends, dit April.

— Non, pas question, dit Sally. Je nous veux toutes les quatre sur la photo. »

Elles se serrèrent les unes contre les autres et Sally étendit le bras en tenant l’appareil devant elle.

« Dites à poil ! » lança-t-elle et elles se crièrent ensemble : « À poil ! »

En bas, des filles grosses et maigres, traînaient ça et là, en petite culotte, sans même prendre la peine de se couvrir. Jenna The Monster Truck enseigna les paroles de Poussons le rugissement de la Résidence King à toutes les premières années et elles répétèrent la chanson quatre à cinq fois dans l’allée.

Finalement, l’heure arriva de se rendre à JMG, et elles se mirent en marche par deux sur le trottoir : Celia bras dessus, bras dessous avec Bree, et Sally avec April leur emboîtant le pas.

Sur Elm Street, elles se firent klaxonner par des hommes au volant, et de tous les coins du campus, on entendait les filles des autres résidences pousser leur cri de ralliement, tandis que la clameur collective s’intensifiait jusqu’à ce qu’elles s’entassent toutes dans l’amphithéâtre.

Partout on ne voyait et on n’entendait que des filles, dans un amas de cris et de chair.

Certaines ne portaient rien d’autre qu’une paire de cache-seins et un string (Celia remercia le Seigneur en personne de ne pas l’avoir fait atterrir dans cette résidence, quelle qu’elle soit).

D’autres étaient en soutien-gorge doré et slip, avec des ailes d’ange attachées dans le dos. L’équipe de foot portait des strings de Smith, des soutiens-gorge de sport et sur la tête, des chaussures de foot découpées en rondelles. Comparées à la majorité des filles réunies dans la salle, les filles de la Résidence King avaient l’air endimanché.

« Continuez à rugir ! » hurla Jenna.

Elles continuèrent tandis que les filles à leur gauche soutenaient la Résidence Jordan et les filles à leur droite celle de Morrow. Même April se prenait au jeu.

La salle tremblait et résonnait de toute part, habitée d’une énergie que Celia n’avait jamais connue avant ce jour. L’espace d’un instant, elle se laissa envahir par cette atmosphère. Deux mille quatre cents adolescentes, toutes enflammées, toutes fières, réunies par ce lieu.

Bree lui attrapa le bras et montra Sally, qui essayait de leur dire quelque chose. Celia fit un effort considérable pour arriver à déchiffrer ses mots.

« Quoi ? cria-t-elle, se penchant pour écouter avec Bree et April.

— Je dis que je crois que nous sommes officiellement des Smithies, maintenant », cria Sally au-dessus du vacarme.



Durant leurs premières semaines à Smith, les soirées, thés, conférences, pièces de théâtre et concerts se succédèrent, tout cela uniquement pour les premières années. Celia se demanda si l’école faisait cela à dessein, pour leur faire oublier leur solitude commune.

Elle était heureuse de s’être retrouvée à l’étage des chambres de bonnes, car c’était beaucoup plus gérable d’avoir à apprendre les habitudes de seulement trois autres voisines de chambre. En plus, elles avaient leur propre salle de bain, au lieu d’avoir à partager la grande du fond du couloir avec tout le monde. Ce qui réconfortait infiniment Celia. Au lycée, elle n’osait même pas utiliser les toilettes pour filles de Sainte Catherine. Si quelqu’un d’autre était présent. Celia restait assise en silences dans les cabinets, en espérant que l’autre s’en aille, à la suite de quoi elle faisait pipi à toute vitesse et elle remontait en hâte ses collants avant que quelqu’un n’entre. Elle avait toujours été sociable et facile, mais certaines choses lui paraissaient tout simplement inappropriées en dehors du foyer familial.

La salle de bain de l’étage des chambres de bonnes contenait deux toilettes, deux douches et deux lavabos, encombrés par les produits de beauté de Bree. (Aucune des autres ne se plaignait de cela, car elles aimaient utiliser ses crèmes gommantes à base d’avocat haut de gamme, ses traitements revitalisants à la lavande et ses masques capillaires aux huiles essentielles.)

Une nuit au début du mois de décembre, Bree et April avaient toutes les deux attrapé un rhume et Celia entendait leur toux carabinée à travers les murs de leurs chambres. Elle attrapa sa trousse de premiers soins et frappa à leurs portes.

« Dans la salle de bain toutes les deux », commanda-t-elle, se faisant penser à sa propre mère, et les deux filles la suivirent, le visage rougi, et la mine éteinte. Sally les accompagna, alors qu’elle n’était pas malade, et fit tout un cirque en sortant une plaquette de vitamine C, pour signifier qu’elle comptait rester en forme.

« Qu’est ce qu’on fait ? dit April.

— Asseyez-vous », dit Celia. Les filles s’assirent sur le rebord de la fenêtre et la regardèrent tourner les robinets des douches sur la température la plus haute et verser de l’huile d’eucalyptus dans les jets d’eau chaude. Elle tourna également les robinets des lavabos.

« Ferme la fenêtre, dit-elle à Sally.

— Qu’est ce qu’on fait ? » répéta April.

Celia cligna des yeux. « Je fais partir votre rhume. Votre mère ne faisait pas ça quand vous étiez petite ? »

April rit. « Hmm, non. C’est pas exactement le style de ma mère. »

Elles restèrent assises dans la salle de bain durant une heure entière. Celia administra à chacune une cuillère de sirop contre la toux que ça mère avait rapporté de ses voyages en Irlande. Il avait un goût atroce mais il contenait de la codéine. Elle leur lut des extraits d’un article qu’elle faisait sur Edna St. Vincent Millay, sa poétesse préférée de tous les temps et dont elle avait rageusement copié les poèmes dans son journal au lycée, à côté de paroles de chansons des Indigo Girls et de Sarah McLachlan, dans l’espoir que l’inspiration lui viendrait si elle se remplissait le cerveau avec tous ces beaux mots.

« Écoutez ça, dit-elle. C’est tiré d’un essai de 1937 sur Millay, écrit par ce type, John Crowe Ransom, et voilà comment il explique son manque de talent : « Une femme vit pour l’amour… L’homme se distingue par l’intellect… Si je devais l’exprimer en un mot, je me vois toujours obligé de dire que c’est son manque d’intérêt intellectuel… qui fait défaut dans sa poésie pour le lecteur masculin… j’ai utilisé un symbole conventionnel, lequel je l’espère n’était pas désobligeant, lorsque j’ai exprimé ce manque qui la caractérise : lacune de masculinité. »

— Finalement, rien n’a vraiment changé depuis 1937, dit April.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Bree.

— En fait, quand une femme écrit un livre qui se rapporte de près ou de loin aux sentiments ou aux relations humaines, on l’estampille littérature pour filles ou roman féminin, pas vrai ? Mais regardez Updike ou Irving. Imaginez qu’ils aient été des femmes. Essayez seulement de l’imaginer. Quelqu’un aurait collé une couverture rose sur Rabbit that Rest, et plouf, adieu au Pulitzer de mes fesses. »

Sally rigola. « D’accord, mais tu oublies Jane Smiley et Marilynne Robinson et tout un tas de femmes écrivains qui ont fait tout autant parler d’elles que les hommes.

April leva les bras au ciel. « Non, mais tu plaisantes ? »

Celia sourit. Ces filles étaient intelligentes, bien plus qu’elle. Elles n’avaient même pas choisi Anglais comme matière principale, et pourtant elles étaient là, en chaussettes sur le lino, en train de discuter de l’état de la littérature américaine.

« À quoi ressemblait votre lycée ? demanda Celia, alors que ce qu’elle voulait vraiment savoir c’était Comment savez-vous toutes ces choses ? Est-ce que je devrais connaître les subtilités de vos mondes — celui de la science et de la politique. Parce que ce n’est pas le cas.

— Je suis une fille de l’école publique, dit April.

— Moi aussi ! intervint Bree. Mais c’était une école publique vraiment chouette, en plein dans la grand-rue de Savannah. On avait les profs les plus gentils qui soient et presque tout le monde dans ma classe suivait des cours de niveau prépa  »

Même avec 39 de fièvre, Bree avait une peau de pêche et se yeux gardaient leur éclat. Celia était prête à vendre son âme au diable pour lui ressembler, même dans son pire moment. Aucun homme ne passait devant elle sans la regarder, et même s’il y avait quelque chose de prévisible et de vulgaire là-dedans (April criait à chaque fois, « Putain, prends une photo, t’en profiteras plus longtemps ! »), Celia comprenait pourquoi ils n’arrivaient pas à détourner leur regard. Bree était drôle et gentille et heureuse, tellement plus heureuse que la plupart des gens intelligents que Celia connaissait. Elle aimait ses parents et ses frères et — pour un temps en tout cas — son fiancé. Elle aimait Savannah, danser et mettre de la musique country à plein tube dans sa chambre. (Elle citait souvent des paroles de vieilles chansons de Dolly Parton au milieu d’une conversation banale, sans que personnes ou presque ne s’en rende compte.) Sa chambre exhalait toujours une odeur de baume à lèvres à la fraise et de lilas, et chaque fois que Celia y pénétrait et qu’elle voyait la moquette rose pâle, les rangées de bouteilles de parfum en verre sur la commode, les photos noir et blanc dans des cadres anciens, elle était prise d’une envie irrépressible d’écolière de ressembler à Bree en tout point.

« Mon lycée ressemblait à une de ces écoles crasseuses de Chicago, avec du chewing-gum collé sur toutes les surfaces et des livres scolaires qui dataient de deux siècles », dit April. « Les profs étaient soit des vieux de la vieille, de vraies peaux de vache, ou pire, des types hyper enthousiastes, leaders de la communauté  en mission charitable qui croyaient pouvoir nous extraire de nos vies miséreuses en neuf mois à peine. »

Sally hoqueta. « Oh, tu exagères.

— Pas du tout, dit April.

— Est-ce que tu as grandi dans un quartier défavorisé ? » dit Bree, sur un ton qui donnait l’impression qu’elle n’avait jamais personnellement mis les pieds dans un endroit pareil, l’expression « quartier défavorisé » sonnant comme ce qu’elle aurait entendu dire par une journaliste aux infos du soir.

« Non, dit April. Mais ma mère trouvait ça important que je fasse l’expérience de la vraie vie et que je ne sois pas une sale gamine chouchoutée. J’étais probablement la seule enfant dans tout Chicago à faire le trajet en bus scolaire d’un beau quartier vers un quartier pourri. »

Celia était toujours captivée quand April parlait de sa mère célibataire, qui l’emmenait à des manifs en poussette, fumait des joints à longueur de journée et croyait que le gouvernement avait mis son téléphone sur écoute depuis le jour où elle avait été arrêtée lors d’une manifestation en 1973.

Alors que les autres filles de la Résidence King en étaient encore au stade de la séparation avec leur petit copain de lycée, ou essayaient désespérément d’éviter de prendre du poids avec tous les glucides qu’on trouvait dans la nourriture du réfectoire, April, elle, cumulait deux boulots sur le campus, parce qu’elle payait pour ses études à Smith et qu’elle avait besoin de cet argent. Celia croyait, peut-être de façon naïve, que la notion de classe était indiscernable à Smith, contrairement au lycée où on pouvait dire quels parents avaient de l’argent en fonction de la taille de leur maison, ou du type de voitures qu’ils conduisaient. Ici, presque personne ne conduisait, et tout le monde portait des jeans déchirés et des Nike. Mais lorsqu’elle parla de cela à April, April se contenta de rigoler et dit, « Tout le monde ici va à Smith. Par conséquent leurs parents ont de l’argent. À part les cinq qui, comme moi, payent pour leurs études

— Et toi, Sal ? demanda Bree.

— Oh, je suis allée dans une école qui s’appelle Patterson, dit Sally.

— Privée ? demanda Bree

— Ouais. »

Celia connaissait quelques filles qui y étaient allées. Elles étaient issues des familles les plus aisées de Milton. Elles portaient des uniformes de créateur branché et étaient contraintes de pratiquer un sport chaque semestre : de la crosse ou du tennis ou du golf. Celia nota dans un coin de sa tête de répéter cette information à ses parents. Cela ne faisait que confirmer ce que Celia avait soupçonné depuis le début : le père de Sally était bourré de fric.

Dans une certaine mesure, on aurait dit que Sally avait été élevée pour vivre en cohabitation. Si elle allait en ville pour acheter du shampoing, elle demandait aux autres filles si elles avaient besoin de quelque chose, et elle acceptait volontiers de ramener d’énormes bidons de lessive et des packs d’eau à partager entre toutes. (C’est un bon entraînement physique, disait-elle avec le sourire). Tous les dimanches, elle frappait à leur porte pour voir si leur moquette avait besoin d’un coup d’aspirateur, puisqu’elle avait sorti le sien et qu’elle allait nettoyer sa chambre de toute façon. Elle s’exprimait avec des Sallyismes, comme les avait baptisés April, rajoutant des petits mots ridicules comme « ma puce » ou « ma petite chatte» ou « mon chou » à la fin de chaque phrase, s’adressant à elles comme si elle était leur gentille mamie gâteau. (À chaque « ma puce » de Sally, April rétorquait un « putain ». C’était son mot préféré, elle l’utilisait pour appuyer la colère, l’enthousiasme, et toutes les émotions possibles et imaginables.)

De toutes les filles, c’était Sally qui prenait son travail le plus au sérieux. Le matin, elle cumulait un nombre incalculable d’heures dans le labo de biologie et le soir elle étudiait seule dans sa chambre, porte close, pendant que les autres étaient occupées à lire ou à se raconter des potins dans le couloir. Un jour elle serait médecin, disait-elle, et il fallait qu’elle concentre ses efforts.

Mais Sally était atypique. Elle ne rentrait pas chez elle pour Thanksgiving, préférant payer deux cents dollars d’internat pour rester seule dans sa chambre de dortoir, à boire du vin et à regarder des rediffusions de Golden Girls  sur Lifetime . Elle appelait son père Fred en sa présence, même si on pouvait penser que cela n’avait pas toujours été le cas.

« Et bien, deux gamines de l’école publique, une bêcheuse du privé et notre petite Celia qui est allée dans une école catholique, dit April. Je crois dur comme fer que c’est ce qui a fait d’elle la sainte imbibée de gin que nous connaissons aujourd’hui. »

Celia battit des cils et fit un signe de croix théâtral.

« Que la paix soit avec vous », dit-elle et elles partirent d’un long rire.

L’école catholique était bonne à cela : l’autodénigrement et les blagues de bonnes sœurs, et guère plus.

« Je n’arrive pas à croire que tu me traites de pimbêche ! » dit Sally faussement indignée.

Un moment plus tard, Sally se faufila hors de la pièce et fit infuser du thé qu’elle apporta dans des tasses pour chacune d’elles.

April avait un air étrange, presque triste.

« Est-ce que ça va ? demanda Celia.

— Ouais, dit April. C’est juste que jusqu’ici, je n’ai jamais eu de copines du genre à me faire prendre un bain de vapeur pour de vrai. »

Celia était impatiente de raconter cela à sa mère. Malgré le fait qu’April se plaignait continuellement en disant qu’elle ne faisait pas partie du Quad, Celia remarquait qu’elle n’avait jamais demandé officiellement à être changée de chambre.

Celia la prit dans ses bras, la maintenant serrée contre elle malgré un mouvement de raideur d’April.

« Je suis contente qu’on se soit retrouvées toutes ensemble », dit-elle.

(Plus tard, April accuserait la codéine de l’avoir fait tomber dans un excès de sentimentalisme inhabituel).

April était une MacKinnonite  pure et dure, un mouvement dont Celia n’avait jamais entendu parler avant d’entrer à Smith. Même les plus ardentes féministes de Smith la trouvaient trop véhémente, ce qui en disait long sur elle. Selon elle, les clubs de strip-tease étaient nuisibles pour les femmes comme pour les hommes — dégradant pour celles qui y prenaient part et pour ceux qui regardaient. Elle pensait que le mouvement des femmes était dirigé par une bande de bourgeoises blanches friquées qui pleuraient d’être enchaînées à leur vie domestique faite de dîners et de leçons de tennis, pendant que dans le monde, les femmes se battaient pour obtenir des salaires minimums et de quoi nourrir leurs enfants.

La première année, avec certaines de ses amies plus radicales qui n’appartenaient pas à la résidence, April dirigea le mouvement transpositif du campus. D’après elle, il existait une forme de discrimination envers les femmes qui venaient à Smith et qui ensuite subissaient une chirurgie de réattribution sexuelle. Ces hommes transgenres, selon elle, devaient être reconnus en tant que tels. Elle lança une pétition visant à changer la formulation utilisée dans la constitution étudiante de « elle » par « l’élève » et elle obtint un si grand nombre de signatures que le conseil universitaire accepta de voter le changement.

Après bon nombre de discussions sur le sujet, Sally se rangea du côté d’April, mais Bree et Celia ne pouvaient s’y résoudre. D’après elles, changer de sexe était un choix personnel, (même si Celia n’était pas totalement sûre de son opinion sur le sujet), mais Smith était une université pour femmes, et si on était née femme et qu’on décidait de devenir un homme, alors il fallait choisir une autre université.

Peu de temps après, April rejoignit le club des végétaliennes du campus et fit le tour du réfectoire lors du Week-end Portes Ouvertes pour les Parents, épinglant des badges PETA  sur les manteaux de visons de quatre mères, dont celle de Bree, pendant que tout le monde mangeait de la tarte à la menthe et au chocolat. (Bree était bien décidée à ne pas pardonner April, mais plus tard April apparut sur le pas de sa porte avec un bouquet de marguerites piquées dans le jardin du président et un rouleau de pâte à cookies Toll House . Ensemble, elles dévorèrent la pâte et April raconta des histoires cochonnes à Bree jusqu’à ce que cette dernière manque s’étouffer de rire, et en oublie la raison de sa colère.)

Sally ne se fâchait jamais contre April. Elle semblait emballée par l’enthousiasme d’April pour des causes auxquelles elle-même n’avait jamais pensé. April l’emmena à des rassemblements et des conférences. Elle déposa des piles de livres devant la porte de la chambre de Sally avec de petites notes — Quand la beauté fait mal  et Backlash, la guerre froide contre les femmes  Ce ne sont que des mots  et Sisterhood is Powerful . Sally étudia chacun de ces ouvrages, se montrant de plus en plus outrée par le sexisme environnant, chose à laquelle elle n’avait jamais vraiment prêté attention auparavant. April voyait le sexisme partout — dans les films, à la radio, dans les pubs télé pour les produites vaisselles et les plats tout préparés, dans les élections politiques, les jouets, les grandes entreprises, les écoles primaires et les emballages de viande rouge sous cellophane du supermarché.

Dès la fin de leur première année, April avait été arrêtée deux fois pour trouble de l’ordre public — une fois lors d’une manif à Boston, une autre fois en déclenchant une bagarre contre des déjantés de droite devant une clinique à Amerhest. Chaque fois, Sally alla récupérer April en voiture, peu importe où elle se trouvait, et paya les cinquante dollars pour la faire sortir. Plusieurs heures après, elles revenaient à la résidence, main dans la main, comme si elles étaient sorties manger des glaces entre copines.

« Notre couple improbable a remis ça », murmurait Bree à Celia.

Il y avait quelque chose de magnétique entre April et Sally. Peut-être étaient-elles tellement bien assorties parce qu’elles étaient toutes les deux étranges, et aucune ne semblait remarquer l’étrangeté chez l’autre, ou en tout cas n’en éprouvait aucune gêne. Ou peut-être, comme le disait Bree, c’est parce qu’elles se maternaient l’une l’autre. Sallay faisait souvent des cauchemars, ou même des rêves agréables sur sa mère, qui la terrifiaient. Elle disait que cela lui était insoutenable de rêver de sa mère en train de faire des choses banales, comme aller courir, ou chercher sa fille à l’école, et de se réveiller pour voir que ce qu’elle avait rêvé ne pouvait plus se réaliser à présent. Bree disait à Celia que le discours de Sally sur la mort la mettait terriblement mal à l’aise. April, elle, passait des nuits entières, allongée aux côtés de Sally, lui murmurant des paroles de Dylan, lui donnant la main pendant qu’elle dormait, comme ça si elle se réveillait apeurée, sa frayeur serait rapidement apaisée. Elle disait qu’elle avait été témoin de bien des mauvais trips de sa mère, et qu’en comparaison Sally ce n’était rien.

« Qu’est ce qu’elle veut dire par mauvais trip ? » avait soufflé Bree à l’oreille de Celia après qu’April ait dit cela.

Celia se contenta de hausser les épaules.



En un sens, c’était perturbant d’avoir à se rendre au mariage d’une amie proche en autocar Greyhound. Cela lui rappelait de façon tangible combien Sally avait changé durant ces quatre années et combien Celia était restée la même. Le train aurait été plus noble, mais Celia ne pouvait se faire à l’idée de payer cent dollars à l’aller et au retour simplement pour se prouver qu’elle était une adulte. Le car fit une halte à un Roy Rogers , quelque part à la sortie de Hartford. Elle était loin de s’imaginer qu’il y ait encore des Roy Rogers. Celia s’acheta un Diet Coke et remonta à contrecœur à bord de l’autocar, envahi à présent par une odeur de friture. La femme devant elle avait acheté un sandwich au poisson frit. Un foutu sandwich au poisson frit ! Est-ce qu’on pouvait imaginer manger chose de plus répugnant à bord d’un car bondé à onze heures et demie du matin ?

Tandis qu’ils amorçaient un virage pour reprendre la route, le gamin assis à côté d’elle sortit un cahier de son sac à dos, sur la couverture duquel était écrit « Anglais — Première année de lycée » en lettres baveuses.

Celia se souvint de la métaphore qu’utilisait Bree : sorties de la fac, elles étaient comme des premières années dans la vraie vie. Il arrivait que Celia l’appelle en larmes des toilettes du boulot en se plaignant de son boss, ou encore qu’elle lui un texto désespéré au sujet d’un premier rendez-vous amoureux malheureux et Bree la réconfortait en lui disant : « Ce n’est que la première année. Ca va s’arranger, c’est promis. »

La première année de Celia dans la vraie vie se résumait en bien peu de choses : une succession comique de rencontres amoureuses minables, un début de relation orageuse et intense à la fois avec New York, qui, elle en était sûre, se prolongerait sur plusieurs décennies, et un job comme assistante dans une maison d’édition grand public, très loin de la carrière d’écrivain dont elle rêvait. Circus Books publiait principalement des livres de développement personnel et des anthologies roses sur les chaussures et les peines de cœur. C’était le genre de boîte dont vous deviez parler en roulant des yeux, lors d’un cocktail par exemple. (Sur les conseils du Service d’Orientation et de Développement Professionnel de Smith, Celia avait demandé, lors de son premier entretien, si les employées précédentes avaient obtenu de l’avancement. On lui répondit que la fille avant elle était partie au Népal en sac à dos, et celle encore d’avant s’était engagée dans les Corps de la Paix . À présent Celia se disait qu’elle aurait dû prendre cela comme un signe que cette boîte était nulle et qu’elle pomperait l’âme de quiconque oserait y travailler, conduisant les idéalistes aux quatre coins de la terre en quête d’épanouissement.)

Elles se souviendraient de la première année de Bree dans la vraie vie comme de l’époque où elle partit pour la faculté de Droit de Stanford et se jeta à fond dans les études. Cette même année, elle se brouilla plus ou moins avec sa famille sudiste. « Elle a perdu sa joie de vivre », dit April à Celia un soir au téléphone, et Celia acquiesça.

Quant à Sally, lors de sa première année dans la vraie vie, elle rencontra Jake, dont elle tomba amoureuse, et organisa sa vie entière autour de cette relation, allant jusqu’à laisser tomber son inscription à la fac de médecine, ce qu’elle avait pourtant prévu de faire depuis toujours. Bree et April jugeaient que Sally ne souhaitait au fond qu’une chose : remplacer sa mère défunte, et se persuader par là même que s’installer confortablement en couple était la seule solution. Elles craignaient également qu’elle ne soit déçue : était-ce raisonnable de s’attendre d’un type aussi jeune qu’il s’engage sérieusement ? Même trois ans plus tard, la demande en mariage de Jake continuait de les consterner toutes, toutes sauf Sally, qui n’en avait jamais douté un seul instant. Sally était la responsable des campagnes de collectes de fonds de leur classe et faisait du bénévolat pour le Comité de Boston de la National Organization for Women . Deux fois par semaine, elle s’occupait des mailings, organisait des conférences, et elle était la plus jeune membre d’un conseil d’administration de toute la Nouvelle-Angleterre. Elle aidait à la rédaction de la newsletter mensuelle du groupe, tenant les membres informés sur les problématiques liées aux femmes à travers le monde. (April lui soufflait la plupart des idées, et Sally en atténuait le contenu pour éviter que des sexagénaires de Brookline, Massachusetts, ne soient pas frappées d’une attaque cardiaque collective à la lecture d’un article sur les fistules dans les pays en voie de développement.)

Celia se disait que des groupes comme l’ONF et d’autres représentaient l’étape suivante parfaite et logique pour les Smithies, tellement habituées aux acronymes. Et elle était fière de Sally qui allait sur le terrain et faisait quelque chose d’utile de son temps libre. Mais April roulait des yeux devant cela. « Est-ce qu’elle pourrait être engagée dans autre chose qu’un féminisme bien établi ? » avait-elle confié un jour à Celia qui n’était pas certaine de savoir où elle voulait en venir.

Quant à April, lors de sa première année dans la vraie vie, elle s’associa avec la légendaire Ronnie Munro pour former Women in Peril, Inc. Ronnie était l’une des anciennes élèves de Smith dont on parlait le plus, avec Julia Child et Gloria Steinem ; mais à la différence de ces dernières, elle représentait le personnage de la méchante aux yeux de la plupart des Smithies. Ronnie était une militante féministe et cinéaste qui avait consacré sa vie à l’activisme social et aux droites des femmes. Elle avait aussi un léger grain.

À une époque, elle avait ouvert la voie, jouant un rôle prépondérant dans les premières luttes contre les violences conjugales et militant pour l’égalité des salaires. Mais à un moment donné, à la fin des années soixante-dix, elle se retrouva au centre d’un scandale. Elle avait persuadé un type horrible dans l’Indiana, qui battait sa femme, de lui laisser faire un film sur sa vie, incluant des scènes de caméra cachée où on le voyait asséner des coups de poing, battre et fouetter sa femme. Dans les entretiens qu’elle fit avec lui, on aurait dit que Ronnie en était amoureuse. Elle l’encouragea devant la caméra, à décrire le plaisir qu’il éprouvait à maintenir sa femme à sa place. Et puis un jour, Ronnie lui dit un secret : sa femme se préparait à partir. Cette nuit-là, il l’assassina. Il lui planta un couteau dans le cœur, sur le sol de la cuisine. Ronnie n’était pas présente, mais toute la scène avait été filmée, et elle l’utilisa comme séquence d’ouverture de son film.

Ses partisans affirmèrent que c’était une façon d’attirer l’attention sur ce problème, et cela ne manqua pas, avec des articles dans tous les grands journaux et des séances de visionnage secrètes de son film sur les campus après qu’il fut interdit, sans parler des efforts de quelques législateurs qui entamèrent une procédure visant à protéger les femmes violentées en situation de transition. Mais la plupart des membres du mouvement trouvèrent que les méthodes utilisées par Ronnie étaient dangereuses et ôtaient toute sa crédibilité au débat. Si elle avait vu cet homme battre sa femme, si elle en possédait même des bandes, pourquoi ne pas être allée voir la police plus tôt ? Pourquoi lui avoir confié le plan d’évasion de sa femme alors qu’elle savait que cela pourrait coûter la vie à cette dernière ?

Après cet épisode, la plupart des féministes traditionnelles cessèrent de fréquenter Ronnie ; certaines allèrent même jusqu’à la traiter de meurtrière. Par la suite, ses méthodes devinrent de moins en moins orthodoxes et de plus en plus risquées. Elle avait moins d’alliés et un nombre croissant de détracteurs. Durant leur première année à Smith, elle était venue donner une conférence sur le campus au sujet des mutilations génitales féminines et trois cents filles se réunirent pour protester. Pourtant, April parlait d’elle comme d’une déesse.

Avoir choisi April comme assistante s’était imposée à Ronnie comme une évidence. Elle se servait d’April en lui demandant de faire toutes sortes de choses dangereuses et stupides, au nom de la libération des femmes. Ensemble, elles tournèrent des films sur la misogynie et les violences sexuelles à travers le monde, des films importants qui exploraient la vie de femmes victimes d’horreurs jusqu’ici restées cachées. Ronnie poussa April à s’installer avec elle c’était comme si elle était devenue sa seule amie à Chicago.

Les filles étaient fières d’April. Elles savaient que cela représentait l’œuvre de sa vie, et que cela était infiniment important, ce qui ne les empêchait pas de se faire du souci pour elle. Surtout Celia, qui était le plus au courant des exploits d’April et qui savait jusqu’où elle était prête à aller pour faire plaisir à Ronnie.

La dernière frayeur qu’elle lui avait faite remontait à deux jours à peine, quand April avait téléphoné d’une base militaire dans l’Illinois pour dire qu’un garde l’avait salement dérouillée après l’avoir surprise en train de dérober des dossiers confidentiels. Elle pensait qu’elle avait peut-être un bras cassé et il y avait du sang dans les yeux qui lui brouillait la vue.

Celia s’était sentie paralysée en entendant April pleurer comme ça au téléphone. Avant ce coup de fil, elle était assise à son bureau à siroter du thé glacé en lisant Us Weekly en ligne, essayant de réprimer la honte qu’elle ressentait devant la pile de manuscrits jonchée par terre à ses pieds.

« Où était Ronnie quand ça s’est passé ? demanda-t-elle en hâte.

— Elle a déguerpi en courant, dit April.

— Elle t’a abandonnée ?

— Elle ne m’a pas abandonnée, dit April. Elle essayait juste de se protéger. Bon, mais maintenant elle est loin et je n’ai pas la moindre putain d’idée de comment je vais rentrer.

— Qu’est-ce que je peux faire ? dit Celia.

— Je sais pas. Tu veux bien juste rester un moment au téléphone avec moi ? Faudrait que tu me voies. Je suis couverte de sang, c’est dégueulasse, et il faut que j’aille à l’hôpital pour montrer mon bras à quelqu’un. »

Celia garda le silence, en état de choc. Elle ne savait pas quoi dire.

« S’il te plaît ne dis rien de tout ça à Sally, dit finalement April. Ca va la faire flipper. »

Celia pensa au mariage, à April traversant la nef, son visage recouvert de bleus. Sally allait découvrir ce qui s’était passé de toute façon. Cependant, Celia promit à April de garder le secret, comme elle l’avait toujours fait avant.

Bree n’utilisait pas de métaphore pour les comparer à des deuxièmes et troisièmes années dans la vraie vie et pourtant c’est comme cela que Celia avait perçu leurs années deux et trois post-Smith. Maintenant au mois de mai de leur quatrième année, Sally allait se marier. Mariée. Celia avait du mal à croire que ce mot puisse s’appliquer à l’une d’entre elles. Que Sally ait choisi le campus pour la cérémonie de mariage ne pouvait pas mieux tomber. Cela coïncidait avec la fin de leur quatrième année dans la vie active. Ainsi, le week-end marquerait une sorte de départ, un début et une fin.

Tandis que l’autocar tournait à droite sur l’A9, Celia sortit une grosse tranche de cake de son sac à main. Elle était presque arrivée à destination. Elle se souvenait vaguement d’avoir acheté le cake à la petite épicerie au coin de chez elle, avant d’être montée avec ce type dont elle avait oublié le nom. Elle ne mangeait plus jamais ce genre de cochonnerie, mais elle s’était dit qu’il faudrait vraiment se haïr pour faire quatre heures de bus avec la gueule de bois, sans se permettre une petite douceur. Ou, puisqu’on en était là, de se priver, même modérément, de nourriture au mariage d’une amie dont l’anniversaire tombait six mois après le vôtre, alors que vous n’aviez personne pour vous accompagner.

Sur le plan de ses rencontres new-yorkaises, le résultat avait été plutôt maigre depuis quelque temps. Il y avait eu ce type qu’elle avait rencontré au cinéma, qui avait qualifié son vagin de « cave du plaisir » (pas bon signe). Et celui qui postulait pour un doctorat en Anglais à Columbia, et qui ne pouvait se retenir de placer les noms d’écrivains modernes dans toutes les conversations banales. (Exemple : « Qu’est-ce qui te prend, Ian McEwan ? » Pouah.) À l’intérieur d’une armoire dans son appartement, dissimulés derrière sa collection vidéos de Fassbinder, Celia avait trouvé des dizaines de films pornos aux titres littéraires — Beaucoup de bites pour rien, Les aventures de Mr Quick-nique. Le côté porno ne la dérangeait pas, mais les titres, c’était vraiment trop. Elle décida de mettre fin à leur relation sur le champ.

Celia regarda les arbres qui bordaient la route en direction de la ville. Elle mangea un autre morceau de cake et nota dans sa tête de demander à Bree comment lui était venue l’idée de la métaphore sur leur première année dans la vraie vie : leur année de bleu. Surtout qu’on leur interdisait d’utiliser le mot « bleu ». C’était le genre de distinction subtile qui faisait râler les non-initiés.

Quand le sujet de Smith avait été abordé lors d’un repas de Noël en famille, quand elle était en troisième année, l’oncle Monty de Celia avait dit, « on peut toujours savoir qu’une étudiante vient de Smith, à sa façon de dire université pour femmes au lieu d’école de filles. »

« Chaque fois que je m’imagine Celia là-bas, ça me fait penser à ces femmes très convenables de ma paroisse qui allaient à Smith dans les années quarante », dit sa grand-mère. « Cee, est-ce que c’est toujours comme ça ? Les après-midi thé, les perles, les petits doigts en l’air et le reste ? »

Son cousin qu’elle aimait le moins, Al, l’ouvrit pour dire que d’aller dans une université pour femmes au vingt et unième siècle, c’était comme de rejouer les batailles de la Guerre de Sécession les dimanches après-midi.

— C’est dépassé, dit-il. C’est vraiment pittoresque et vieillot, mais bon si ça leur fait plaisir…

— On est ravies que ça te plaise. dit Celia.

Elle fit demi-tour et entra dans la salle à manger, verte de rage.

Au lycée, Celia excellait en Anglais, sans faire d’effort particulier, et remplissait un nombre infini de cahiers avec des nouvelles et de poèmes. Mais elle restait dans la limite des 8/20  en maths et en sciences, parfois après avoir dû supplier, baratiner ou pleurnicher pour faire remonter un 5/20.

Celia manque de concentration, avait commenté son prof de biologie de terminale. Si seulement Celia consacrait l’énergie qu’elle dépense pour plaire aux garçons à ses études, elle serait sans aucun doute une élève de premier rang, avait écrit ce nain de prof de géométrie, qui devait probablement habiter dans le sous-sol de la maison de sa mère et qui mourrait sans doute vierge.

Et pourtant, grâce à un miracle, elle avait atterri à Smith. Sa mère racontait à qui voulait l’entendre que pour l’épreuve écrite d’admission, elle avait rédigé un texte qui avait tiré les larmes du comité de révision. Ils avaient effectivement écrit cela dans sa lettre d’admission. Mais Celia soupçonnait que la vraie raison pour laquelle elle était rentrée à Smith était liée au fait qu’il avait neigé le jour où elle devait faire son entretien avec la responsable des admissions. Cette dernière avait dû amener ses deux petites filles au travail, et lorsque Celia était arrivée, elle les avait trouvées assises dans la salle d’attente, avec l’air de s’ennuyer. Instinctivement, elle s’agenouilla près d’elle par terre, sortit des stylos de son sac à main et commença à dessiner avec elles, pour leur plus grand plaisir. Honnêtement, elle n’avait pas pensé à faire du lèche-cul, mais lorsque leur mère était sortie du bureau, son visage s’éclaira et elle dit, « Dites-moi, Celia, vous faites du baby-sitting ? »

À cet instant, Celia réalisa que ces années à s’occuper de sa sœur et de ses petits cousins lui avaient été bien plus utiles qu’une prépa au SAT. 

Le côté entre femmes de Smith l’avait fait flipper au début, mais elle se résonnait en se disant qu’à deux pas se trouvaient les gars d’Amherst. Tout cela s’était avéré largement faux, mais elle s’était quand même prise d’affection pour cet endroit, et avoir à le défendre devant les membres de sa famille étendue — qui étaient tous allés à Trinity et Holly Cross et se demandaient sans aucun doute si elle était lesbienne — s’avérait épuisant à la longue.

Durant les quatre années qui l’avaient séparée de Northampton, elle avait rencontré toutes sortes de femmes qui tiquaient quand elles entendaient qu’elle était allée à Smith ; et elle avait eu des dizaines de rendez-vous avec des types qui semblaient penser qu’elle plaisantait quand elle leur expliquait qu’elle avait étudié au sein d’une des Sept Sœurs. 

Ils disaient des trucs du genre « Oh mon dieu, c’est encore réservé aux filles ? » ou « Comme c’est charmant. Je ne savais pas que Smith existait toujours ! » Ou pire encore. Juste un mois auparavant, alors qu’elle était allée prendre un verre avec l’ami d’une amie, un chauve qui écrivait dans Sports Illustrated, elle s’était mise à évoquer rêveusement ses années de fac. Elle était en train de raconter la fois où elle s’était retrouvée, avec les filles, au milieu d’un orage, lors du festival Celebration of Sisterhood, quand elle sentit sa main lui toucher la cuisse sous la table et en même temps il lui dit, « Ooh, arrête avec ça ! Tu es bien trop sexy pour être une feminazi. »

Après cela, elle ignora ses appels. Les hommes comme lui ne méritaient pas d’être tolérés, d’après April. Celia était bien d’accord, mais parfois elle se disait qu’entre Smith et Femmes en Péril, Inc., April avait eu si peu de contacts avec de vrais mâles américains qu’elle ne faisait pas franchement autorité quand il s’agissait d’expliquer ce qu’on pouvait attendre d’eux.

Par la fenêtre du car, Celia commença à reconnaître des bâtiments — le Fitzwilly’s restaurant, avec son auvent vert vif, le Calvin Theatre, au balcon duquel elle était sortie avec un étudiant en cinéma de Hampshire, durant un concert de Lucinda Williams.

Le car entra dans la gare autoroutière. Pendant que les passagers commençaient à descendre, Celia se détendit un instant, regardant la foule s’amasser dehors ; il y avait quelques Smithies, aux joues rebondies, en jeans et sweatshirts. Elles allaient peut-être au centre commercial de Holyoke, pensa-t-elle. À côté d’elles il y avait les hippies en route pour Springlfield, qui venaient en ville pour jouer de la musique dans la rue ou qui travaillaient dans les cafés bio sur Main Street. Elle prit une inspiration pour se calmer tout en se levant et descendit son sac en toile du porte-bagages.

Celia sortit de l’autocar et commença à monter la côte en direction du campus. L’air avait une odeur différente ici. Il était plus pur, plus vif qu’à Manhattan. Elle n’avait rien oublié de cet endroit : sa perfection, les montagnes luxuriantes de la Nouvelle-Angleterre, qui encerclaient la vallée, la surface lisse et satinés de Paradise Pond. Mais l’odeur, qui à une époque lui était familière, la surprit de façon saisissante, comme une lettre d’amour égarée dépassant d’un matelas.

Quand elle arriva au campus, elle contourna les grilles de Grecourt . D’après une superstition, si on traversait les grilles avant l’obtention du diplôme, on ne se marierait jamais. Elle avait obtenu son diplôme à présent, et elle n’était même pas vraiment sûre de vouloir se marier, mais néanmoins, mieux valait prévenir que guérir. Elle passa devant le vieux musée et le nouveau centre étudiant et le John M. Greene Hall, devant la Résidence Haven avec son large porche d’entrée jaune, et Park Annex, avec ses briques rouges bien alignées et ses pourtours blancs. Chaque bâtiment sur le campus appartenait à une période différente dans l’histoire américaine, et on pouvait généralement classer chaque étudiante en fonction de l’endroit où elle habitait ; les résidences sur Green Street accueillaient la troupe des végétaliennes / lesbiennes / aisselles poilues. Chapin, Capen et Sessions hébergeaient un bon nombre des fêtardes de gauche qui fumaient de l’herbe et sortaient les unes avec les autres, bien qu’elles n’aient couché qu’avec des mecs avant la fac. Les big dykes on campus (BDOC ) habitaient généralement à Haven-Wesley. Ces femmes-là faisaient fantasmer même les plus hétéros des Smithies, qui rougissaient en les voyant arriver.

Celia et Bree faisaient partie de la catégorie « barbies » sur le campus — le genre qui aimait les mecs, embrassait des filles seulement après avoir bu beaucoup de tequila, et qui n’aurait pas rechigné à aller à une soirée étudiants si une telle chose existait à Smith et si les mecs n’étaient pas de tels porcs.

Celia croisa Paradise Road, passa devant la Résidence Scales et finalement se retrouva devant King, fixant la porte qu’elle avait passée tant de fois qu’elle en sentait le poids exact juste en la regardant. L’arrière de la Résidence King ouvrait sur le Quad — avec ses grandes pelouses vertes et ses bâtiments en briques couverts de lierre. Mais à présent elle se tenait devant la résidence, faisant face à Elm Street, avec ses deux voies de circulation qui séparaient le campus du monde et donnaient l’impression d’être comme une sorte de champ de force contre l’âge adulte. En face, sur Elm street, il y avait des gens qui promenaient des poussettes ; des tondeuses et des jouets pour chiens abandonnés dans les jardins ; des maisons avec doubles garages — tous les signes extérieurs de la vraie vie qui avaient semblé si futiles et loin d’elles à la fac et qui encore maintenant semblaient loin.

Au centre de tout ça, juste en face de King et coincé entre deux maisons, se trouvait l’Automn Inn, où elles seraient logées pendant le mariage. Quelques mois auparavant, Sally avait annoncé qu’elles les installeraient toutes à l’hôtel Northampton. Même si Sally avait clairement les moyens financiers de le faire, les autres avaient refusé. Ce n’était pas normal qu’elle paye pour qu’elles viennent à son mariage. Du coup, Sally s’était rabattue sur l’Automn Inn, en calculant qu’un séjour de trois nuits à l’hotel Northampton était trop coûteux pour Celia et April, même en partageant une chambre, et que tous les autres endroits en ville étaient minables.

Quand Sally suggéra le nom de cet hôtel, April et Bree firent aussitôt remarquer à Celia, qui pensait déjà à la même chose, à quel point cela paraissait inapproprié. À la fac, c’est à l’Automn Inn que Sally et Bill Lambert descendaient quand les bureaux de la Bibliothèque Neilson étaient trop bondés et qu’ils avaient une envie irrépressible de se voir tous les deux. Et maintenant elle allait coucher là-bas avec ce pauvre Jake pour leur nuit de noces.

Il n’y a que Sally pour faire ça.

Celia n’était jamais entrée dans l’auberge, mais elle la voyait des chambres côté rue où elle avait habité en première et dernière année. Certains soirs, elle regardait Elm street en face, et elle s’imaginait les personnes qui séjournaient là — des couples mariés qui venaient se mettre au vert, des parents de Smith rendant visite à leurs filles, des amants comme Sally et Bill se retrouvant en cachette. Cette nuit, Celia se fit la remarque qu’elle allait faire exactement l’inverse : elle allait s’enregistrer à l’Automn Inn et observer la Résidence King, en imaginant les étudiantes qui occupaient ces chambres, qui ne lui appartenaient plus désormais.

Durant les trois jours à venir, elle allait vivre dans le cocon que formaient les filles.

Des quatre, seule Celia s’était fait des amies proches depuis qu’elle avait quitté Smith. Parfois, elle se disait que New York ressemblait à une université pour femmes dans le sens où elle rapprochait les femmes entre elles, en partie par manque de types potables. Ces quatre dernières années, elle avait passé plus de soirées agréables à boire du vin au Temple Bar en compagnie de Lila Bonner et Laura Friedman, ou à sortir danser à Chelsea avec Kayla de son travail, qu’avec tous les types avec qui elle était sortie réunis.

Mais, bien qu’elle se soit fait plein de copines dans cette ville, elle avait quand même le sentiment que chacune d’entre elles était isolée, leurs vies avançant en parallèle, sans jamais vraiment se toucher. Avec les Smithies, c’était différent. Il était parfois difficile de savoir où l’une commençait et où les autres s’arrêtaient.