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BOBBY-couv
Prix : 22 € ISBN : 978-2-919547-25-8

La ballade de Bobby Long, Ronald Everett Capps

Traduit de l'anglais (américain) par Sophie Troff, en librairie le 3 avril 2014

Byron Burns abandonne sa caravane pour retrouver son ami Bobby Long à la Nouvelle Orleans. Les deux hommes se connaissent depuis l’Université, sont unis par une amitié paradoxale et par une passion commune pour la littérature, les femmes et l’alcool. Ils vivent à l’hôtel avec leur amie Lorraine. Quand cette dernière meurt subitement, Bobby et Byron voient débarquer sa fille Hanna, âgée de 17 ans. La jeune fille traite les deux hommes avec méfiance et mépris, tout comme elle aborde sa vie avec désenchantement, cynisme.

Bobby et Byron ne peuvent supporter sa résignation. Les deux losers vont tout faire pour convaincre la jeune fille de reprendre ses études, de ne pas tout abandonner. Ils l’aident à travailler, lui conseillent des livres, lui ouvrent des horizons. L’ambiance est électrique, tendue. Hanna a souvent du mal à supporter ces deux aînés plus turbulents et destructeurs qu’elle. Mais Byron Burns et Bobby Long ne cèdent pas et voient dans le sort de la jeune fille  une occasion de racheter leurs échecs et leurs excès.

Avec ce premier (et unique) roman, publié en 2004 aux Etats-Unis, Ronald Everett Capps crée des personnages inoubliables. Hanna est un grande héroïne adolescente dans la lignée de Mick Kelly, le personnage de Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers, l’une des principales influences de Ronald Everett Capps. Bobby Long est un antihéros à la fois drôle et charismatique, évoquant les personnages de Bukowski ou de John Fante. La ballade de Bobby Long se lit également comme un hymne aux livres et à la transmission. Le roman rend hommage aux auteurs américains qui ont compté dans la vie de l’auteur : Carson McCullers, J.R Salamanca (l’auteur de Lilith), John Steinbeck …  Ce premier roman touchant, drôle et juste a donné lieu, en 2005, à une adaptation cinématographique (Love song), avec John Travolta et Scarlett Johansson

 

"Dans la grande tradition des proses fiévreusement émancipatrices, comme en ont écrit Kerouac, Pynchon, et Nick Flynn. À ne pas rater." — Gérard Guégan, SUD OUEST

Auteur

CApps n Co-38
Ronald Everett Capps vit dans l'Alabama. Il a publié un roman La ballade de Bobby Long (Off magazine street) en 2004, adapté au cinéma avec John Travolta et Scarlett Johansson. Capps a également écrit un recueil d'aphorismes de fous, après un séjour dans une institution psychiatrique. Son écriture s'inscrit dans la lignée des grandes voix du Sud des Etats-Unis, comme Carson Mc Cullers, l'un de ses modèles revendiqués. On peut aussi y entendre l'écho de John Fante ou Charles Bukowski.

Extrait

CHAPITRE 1



Adossé contre l’évier de la cuisine, un homme alluma sa cigarette au fourneau, dont le gaz allait être coupé le jour même et balaya du regard sa caravane. Il avait chargé sa vieille Pontiac avec tout ce qu’il avait l’intention d’emporter. Il ouvrit le frigo, vide à l’exception d’une bouteille de vodka Popov, d’une chaussure de femme, d’une canette de jus d’orange et d’un livre de poche, Portrait de l’artiste en jeune homme. Il versa le reste de jus d’orange dans le fond de la bouteille de vodka, marcha jusqu’aux toilettes, jeta son mégot dans la cuvette et s’observa dans la glace. Byron Burns était un homme de... Lire la suite

La presse en parle

CHAPITRE 1



Adossé contre l’évier de la cuisine, un homme alluma sa cigarette au fourneau, dont le gaz allait être coupé le jour même et balaya du regard sa caravane. Il avait chargé sa vieille Pontiac avec tout ce qu’il avait l’intention d’emporter. Il ouvrit le frigo, vide à l’exception d’une bouteille de vodka Popov, d’une chaussure de femme, d’une canette de jus d’orange et d’un livre de poche, Portrait de l’artiste en jeune homme. Il versa le reste de jus d’orange dans le fond de la bouteille de vodka, marcha jusqu’aux toilettes, jeta son mégot dans la cuvette et s’observa dans la glace. Byron Burns était un homme de quarante-neuf ans, émacié, aux cheveux bruns grisonnants. Il se pencha vers le miroir et se coiffa avec les doigts. Son visage anguleux était d’une extrême maigreur. Il roula les manches de sa chemise blanche et chiffonnée jusqu’aux coudes. La teinte de ses yeux changeait en fonction de la couleur de la chemise qu’il portait. Ses yeux lui mangeaient le visage trahissant ses changements d’humeur pour ceux qui le connaissaient assez bien.











Après avoir jeté un coup d’œil à son pantalon en toile trop large et un peu froissé, il explora une dernière fois la caravane pour s’assurer de n’avoir rien oublié qui pourrait lui manquer. Quelques objets traînaient sur la table basse qui lui avait servi ces dernières années d’armoire à pharmacie, de bar, de bibliothèque et de cendrier. Un flacon vide de Maalox, une boîte périmée de cachets contre la toux, un bloc-notes où il ne restait qu’une feuille et un stylo-bille usé.








Il examina la chambre vide, à part le lit, des reproductions bon marché de Van Gogh et de Picasso et une toile qu’une femme lui avait donnée il y avait bien longtemps. Byron avait décidé de laisser les tableaux dans l’espoir que cela influencerait positivement un éventuel acheteur. L’endroit avait toujours semblé à l’abandon, glacial en hiver, étouffant en été, jamais agréable. Il y avait surtout cuvé ses cuites et ramené, à l’occasion, une fille pour une nuit ou deux.








Byron Burns avait grandi au milieu des autres gamins de la petite ville prospère d’Eanes, en Alabama. Sa mère était morte lorsqu’il était tout jeune. Son père, propriétaire terrien et commerçant, était décédé trois ans plus tôt. Les enfants Burns avaient tous réussi, sauf Byron, la brebis galeuse de la famille. Il avait un frère qui vivait à Eanes, juriste et père dévoué, membre du country club et de l’église presbytérienne, un autre frère qui était avocat à Atlanta et une sœur institutrice. Les deux fils de cette dernière, qui jouaient dans l’équipe de football du lycée le plus prisé de la ville, faisaient la fierté de la communauté.




Byron avait jadis été quarterback dans l’équipe de foot de ce même lycée et il aurait pu éclipser la réussite de ses frères. Mais il avait glissé sur la mauvaise pente à l’époque de ses études à l’université d’Alabama. Un goût prononcé pour le vin, les femmes, la musique et la littérature était à l'origine de sa déchéance – tout cela, et Bobby Long aussi, un autre fils chéri d’Eanes, âgé de sept ans de plus que lui.

















« Ce garçon s’est mis à boire et à lire trop de romans », déplorait son père qui lui avait trouvé, grâce à ses relations, un poste d’enseignant à Eanes. Il avait fait quelques passages éclair dans d’autres postes, dans d’autres endroits, sans jamais y rester. Il enseigna dans sa ville natale pendant plusieurs années jusqu’à ce qu’un scandale ne l’oblige à démissionner. C’était à ce moment-là que son père avait acquis la poissonnerie, dans un ultime effort pour le sauver. Après avoir négligé le marché aux poissons pendant plusieurs années – dormant l’après-midi, courant les filles et menant une vie de débauche –, Byron avait loué la poissonnerie et trouvé un job sur un remorqueur qui tirait les barges chargées de marchandises le long de la rivière Alabama.








Byron Burns ferma la porte de la caravane en laissant la clé sur la serrure et démarra la vieille Pontiac après avoir jeté sur le siège arrière ses vêtements et ses livres. Des anthologies littéraires, des classiques, le Tao-Te-King et des ouvrages qui avaient compté pour lui. Il avala une grande rasade de vodka et posa la bouteille sur le siège. En sortant de la ville, il alluma la radio et tomba sur la station locale où un pasteur pentecôtiste débitait le sermon habituel.

















***

















— Regardez qui voilà ! s’exclama la serveuse noire à l’homme qui lui tendait son plateau à la cafétéria de l’hôpital des vétérans à Biloxi, dans le Mississippi. L’homme se pencha pour lui parler par-dessus la pile des plateaux sales du petit-déjeuner.








— T’as eu ta chance Callie, dit-il avec un sourire grivois qui lui tordit la bouche. La femme partit d’un rire guttural.








— Bobby, j’ai toujours dit que tu n’avais rien à faire ici.








Bobby Long sourit et passa ses doigts dans ses cheveux châtains pour les peigner.








— T’es sûre que tu ne veux pas me rejoindre dans ma piaule avant que je parte ? demanda-t-il d’un air séducteur.








La femme rit de plus belle, si fort que plusieurs vétérans qui n’avaient pas fini de déjeuner se retournèrent pour voir ce qui se passait.








— Bobby ! glapit-elle d’une voix mêlée d’éclats de rire.








— Quoi, ma beauté créole ? Il ne la laissait jamais être trop sérieuse avec lui.








— Ne remets jamais les pieds ici, tu m’entends ? Tu n’es pas un alcoolique.








— OK, m’dame, promit Bobby Long en serrant la main de la serveuse par-dessus les plateaux. Et toi, Callie, mon amour, garde tes cuisses bien serrées.








Il sortit par la véranda, avec unne tong en caoutchouc à un pied qui laissait voir un orteil noir boursouflé et un brodequin marron à l’autre. Bobby marcha jusqu’à son baraquement, monta dans l’ascenseur et respira, pour la dernière fois, l’odeur pestilentielle des anciens combattants devenus des vieillards. Arrivé au dortoir, il s’assit sur le lit de camp qui constituait, depuis deux ans, ce qui ressemblait le plus à son chez-soi. À cinquante-quatre ans, le dos encore droit, il mesurait presque le mètre soixante-dix-huit de sa jeunesse. Il avait toujours été mince, sans la couche de graisse qui enrobait aujourd’hui son ventre et ses épaules. Sa peau mate était tendue par des pommettes hautes, dont la gauche s’était effondrée suite à une blessure ancienne. Personne ne remarquait cette anomalie jusqu’au moment où il en parlait lui-même, désireux de raconter l’une des nombreuses versions discordantes des faits. Il était sacrément beau quand il était plus jeune, avec ce sourire désarmant qui lui avait ouvert pas mal de portes et de bras qu’il eût mieux fait d’éviter pour son salut.








Au fond du dortoir un vieillard solitaire écoutait la radio, allongé sur son matelas. Bobby Long prit le sac de cuir usé jusqu’à la corde dans le casier au-dessus de son lit et le bourra des seules affaires qu’il possédait : une paire de bottes de cowboy, la photo de deux garçonnets, une brosse à dents, un rasoir jetable, trois recueils de nouvelles écornés et usés et une tong en caoutchouc.








Il claqua la porte du casier et se dirigea vers le vieil homme.








— Colonel, le salua-t-il en tendant la main. Le vieillard s’assit sur le rebord du lit et toussa plusieurs fois avant de lui offrir sa main en retour. Il regarda Bobby dans les yeux.








— Tu ne fais pas une mauvaise affaire en partant d’ici.








Bobby renvoya un sourire au vieux militaire.








— Et toi, colonel, tu ne fais pas une mauvaise affaire en restant.








— J’ai le gite et le couvert, concéda le vieil homme.








Bobby continua de sourire tout en inclinant la tête.








— Sans parler de la foufoune !








— Fiche le camp ! houspilla le colonel en détournant le regard.








Bobby lui tapota l’épaule, toujours hilare.








— Salut, colonel.








Comme il s’éloignait, le vétéran le rappela.








— Bobby !








— Oui chef ? répondit Bobby sans se retourner.








— T’es un brave gars.








Bobby Long sentit ses genoux fléchir en regagnant son lit de camp. Il ramassa son sac et appela l’ascenseur.








Au bureau d’accueil, il signa sa feuille de décharge puis il sortit, en se demandant s’il allait se retourner. Non. Il descendit la pente qui menait jusqu’au bord du bayou, que les patients appelaient l’aire de repos. C’était une étendue verdoyante et bien entretenue, plantée de vieux chênes verts – un endroit agréable pour s’asseoir et réfléchir à ce qui avait de l’importance ou non pour un vieux soldat. Sur la rive opposée du bayou, des jeunes faisaient du ski nautique sans songer une seule seconde à la déchéance et à la vieillesse.








À mi-chemin, dans la descente, Bobby Long s’arrêta derrière un chêne séculaire, balaya quelques feuilles prises dans les racines saillantes et exhuma un sac en papier contenant une bouteille. Il s’assit par terre, dévissa le bouchon et s’envoya une rasade, puis il s’adossa contre l’arbre. Ça faisait un bail que Bobby Long n’avait pas ressenti le frisson de l’alcool parcourir son corps. Une autre gorgée et la douleur dans sa joue gauche s’évanouirait. Il fourra la bouteille dans son sac en cuir et se leva.

















* * *








La grosse Lorraine était assise devant une petite télé noir et blanc et se goinfrait de flocons d’avoine. Par-dessus le bord du bol, elle regardait les Trois Stooges, Larry, Moe et Curly se faire courser par un gorille. Tout ce qu’elle possédait se trouvait par terre à ses pieds, emballé dans deux sacs de supermarché de la chaîne Winn Dixie, un baise-en-ville et un sac à main rose vif. Elle attendait le taxi. Le petit appartement faisait partie d’une rangée de logements derrière l’hôpital Le Home de Grace, établissement pour les handicapés mentaux de la région de Panama City, en Floride, où elle avait vécu ces six dernières années.








Les céréales englouties, elle s’extirpa péniblement du fauteuil pour aller rincer son bol à la cuisine. Elle portait une robe verte difforme, un chandail d’homme gris acheté dans un vide-grenier et des baskets rouges avec des chaussettes vertes. Des cheveux décolorés à la va-vite surplombaient son visage rond et rougeaud. La graisse enveloppait tout, à l’exception de deux fines fentes transpercées par l’éclat de ses yeux.








Quelque chose la perturbait ce matin. L’attente, le voyage en bus, l’idée qu’elle pouvait se perdre... sa vieille peur de l’inconnu se réveillait. On l’avait diagnostiquée maniaco-dépressive, victime de maltraitance dans l’enfance et à l’âge adulte. Symptômes : paranoïa, troubles obsessionnels compulsifs et troubles de la personnalité. Son obésité avait provoqué toutes sortes de maladies, y compris une grave insuffisance cardiaque.








Quand le taxi arriva, le chauffeur l’aida à porter ses sacs et attendit patiemment qu’elle parvienne à se glisser sur le siège arrière.








À la gare, elle dénoua un mouchoir sale, le vida des pièces coincées dans le nœud et s’acheta un sac de chips au distributeur automatique. Elle marcha péniblement jusqu’à un banc, s’assit et mangea. Elle essaya de croiser les jambes, mais ne réussit qu’à poser ses pieds l’un sur l’autre. À plusieurs reprises, elle tira sur ses sous-vêtements à travers sa robe. Sa culotte n’arrêtait pas de glisser sous la ceinture. Finalement, elle la laissa rouler sur un bourrelet qui la coinça sous la taille, dans une zone confortable, et replongea ses doigts boudinés dans le sac de chips. Sans raison apparente elle se mit à rire. Ses yeux se plissèrent jusqu’à se fermer. Son énorme poitrine était saupoudrée de miettes.

















* * *

















Dans un appartement situé dans un quartier délabré, en Floride du Sud, une adolescente affalée sur un canapé regardait la télévision d’un œil distrait. Elle avait seize ans. Vêtue seulement d’une fine culotte blanche et d’un tee-shirt, elle alluma une cigarette au mégot de la précédente, puis écrasa le filtre de cette dernière dans un cendrier placé à côté d’elle. La pièce était meublée avec le strict minimum, sans intention visible d’aménager l’espace. Des vêtements étaient éparpillés au milieu de cannettes de bière, d’emballages de fast-food vides et de magazines. Une odeur diffuse de sueur, de tabac, d’essence et d’huile de moteur imprégnait les lieux.








Les cheveux blond roux de la jeune fille, Hanna, tombaient avec douceur sur ses épaules. Ses yeux vert émeraude, au regard franc, perçaient au-dessus de son nez parsemé de taches de rousseur. Ses lèvres charnues recouvraient une rangée de dents parfaites. Ses seins étaient visibles sous son tee-shirt et on apercevait des poils blonds sur ses cuisses, à l'endroit où son rasoir s’était arrêté.








Le jeune apprenti mécano qui l’entretenait plus ou moins allait bientôt rentrer. Il lancerait sans doute sa casquette de base-ball moite sur ses cuisses, se gratterait le ventre et lui balancerait quelques mots dégueulasse avant d’ouvrir le frigo. Ensuite, ils sortiraient probablement dans un bar où elle le regarderait jouer à des jeux vidéo. De retour à l’appartement, elle le laisserait se vautrer sur elle pour payer sa part du loyer et les maigres charges. Une fois qu’il dormirait, elle resterait allongée dans le noir en s’imaginant être quelqu’un d’autre – peut-être une assistante en radiologie vêtue d’une blouse blanche immaculée ou une secrétaire assise derrière un bureau dans un endroit agréable où elle se révélerait meilleure que ce qu’elle croyait – une fille capable, par exemple, de faire des choix dans sa vie. Et personne ne pourrait l’accuser de nourrir des rêves impossibles.








L’adolescente avait vécu presque toute sa vie chez sa grand-mère, sa mère étant rarement présente. Durant toute son enfance, sa mère avait enchaîné les amants répugnants et les asiles psychiatriques. Sa grand-mère avait peu d’intérêt et d’autorité sur elle depuis sa préadolescence. Elle avait appris à se débrouiller seule et passait plus de temps dans la rue qu’à l’école. Son seul talent, si elle en avait un, était son art de la survie. Ses rêves avaient été ses seuls amis pendant pas mal de temps. Mais, récemment,, elle avait commencé à accepter la réalité : elle menait une vie minable. Elle se résignait désormais à devenir comme sa mère ou du moins ce qu’elle en imaginait.