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ISBN : 978-2-919547-23-4

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore, Sigrid Nunez

Traduit de l'anglais (américain) par Sylvie Schneiter, en librairie le 16 janvier 2014

New-York, 1968. Pour Georgette George, la narratrice, l’entrée à l’Université est une véritable libération, presqu’un soulagement. Elle laisse derrière elle une petite ville ravagée par la crise économique, une mère envahissante, des hommes violents et une famille désunie. Sur le campus, sa colocataire, Ann Drayton, vient d’un tout autre horizon. Dès son plus jeune âge, elle a connu le luxe, les cours d’équitation, les voyages en Europe. Mais, tout comme Georgette, elle rejette son milieu d’origine, ses parents, son vrai prénom (Dooley qu’elle juge trop « sudiste » et « esclavagiste ») et son pays : « nous voulons que l’Amérique regarde ses crimes en face » explique-t-elle avec rage. Même cette colocation est le résultat de son engagement politique : Ann a demandé à vivre avec une étudiante issue d’un milieu modeste, bénéficiant d’une bourse. Entre les deux jeunes filles, c’est le début d’une amitié passionnée, placée sous le signe d’une influence mutuelle.

Le titre français Et nos yeux doivent accueillir l’aurore est extrait de la chanson Restless Farewell (1964) de Bob Dylan, morceau fétiche des deux héroïnes. Il illustre la persistance de l’idéalisme d’Ann, qui ne renoncera jamais à ses principes malgré les revers que lui infligera la réalité. Il reflète également la résistance et la force de caractère de Georgette qui raconte sa jeunesse avec sensibilité, sans jamais céder à la nostalgie.

Des histoires d'amitié, la littérature en regorge. Mais qui aient la sauvagerie et le rayonnement de celle qui unit Ann Drayton et Georgette George dans l'Amérique de la fin des années 1960 (jusqu'aux années 1990), on en a peu lu d'aussi entêtante. (...) Et c'est magnifique." — Fabienne Pascaud, TELERAMA

Author


Née en 1951, Sigrid Nunez a écrit six romans et un essai consacré à Susan Sontag, qu’elle a très bien connue. Elle a également collaboré à de nombreux journaux et revues, comme le New York Times, le New Yorker ou Mc Swenney’s. Fille d’une mère allemande et d’un père sino-panaméen, elle porte un regard singulier sur la société américaine. Les conflits entre les classes sociales, l’évolution de la place des femmes sont au cœur de ses ouvrages.

Extract

Nous cohabitions depuis environ une semaine lorsque ma camarade m’expliqua qu’elle avait expressément demandé à partager la chambre d’une fille venant d’un monde aussi différent du sien que possible.



Elle ne voulait pas d’une étudiante qui, issue de son milieu privilégié, ayant reçu la même éducation qu’elle (mon idée, non la sienne), estimerait avoir le droit de faire ce genre de requête et s’attende à ce qu’on y accède. Moi, par exemple, je n’aurais jamais imaginé avoir mon mot à dire dans le choix de ma camarade de chambre. Certes, l’été précédent, j’avais reçu des formulaires du service Logement de l’université et... Lire la suite

In the press

  • Des histoires d'amitié, la littérature en regorge. Mais qui aient la sauvagerie et le rayonnement de celle qui unit Ann Drayton et Georgette George dans l'Amérique de la fin des années 1960 (jusqu'aux années 1990), on en a peu lu d'aussi entêtante. (...) Et c'est magnifique." — Fabienne Pascaud, TELERAMA
  • Une histoire poignante, maîtrisée comme la Pastorale américaine de Philip Roth et intelligente comme les romans de Nadine Gordimer. — The New York Times
  • Une impressionnante acuité psychologique et une analyse remarquable des années 60 et 70. — The New-yorker
Nous cohabitions depuis environ une semaine lorsque ma camarade m’expliqua qu’elle avait expressément demandé à partager la chambre d’une fille venant d’un monde aussi différent du sien que possible.



Elle ne voulait pas d’une étudiante qui, issue de son milieu privilégié, ayant reçu la même éducation qu’elle (mon idée, non la sienne), estimerait avoir le droit de faire ce genre de requête et s’attende à ce qu’on y accède. Moi, par exemple, je n’aurais jamais imaginé avoir mon mot à dire dans le choix de ma camarade de chambre. Certes, l’été précédent, j’avais reçu des formulaires du service Logement de l’université et répondu à des questions telles que : Cela vous pose un problème de partager la chambre d’une fumeuse ? Il ne m’était toutefois pas venu à l’esprit de préciser dans la demi-page blanche, sous « Commentaires » : Je souhaite une camarade de tel ou tel milieu. Aucun, avais-je écrit, même si je ne fumais pas. Je n’avais pas de préférence. J’étais souple. Malgré ma bonne scolarité au lycée, je n’avais jamais eu la certitude de faire des études supérieures : j’étais la première de la famille à y accéder. Je n’en revenais toujours pas d’avoir réussi non seulement à entrer en fac, mais dans une université de renom. Je n’avais rien à ajouter sous « Commentaires », sinon merci, merci de m’avoir admise. Aussi, la déclaration de ma camarade de chambre me prit-elle de court. Comment l’avait-elle formulé ? De quelle façon m’avait-elle décrite ?







Nous étions en 1968. Votre camarade de chambre sera Dooley Drayton, m’avait spécifié un membre de l’université plus tard dans l’été. Mlle Dooley est originaire du Connecticut. Sauf que son prénom faisait partie des multiples changements auxquels elle procéda peu après son arrivée sur le campus. Désormais, elle refusait Dooley. Ça puait l’afféterie bourgeoise. Et pire encore. Dooley était un patronyme, celui d’une branche familiale du côté de sa mère, des gens du Sud, des descendants de planteurs. En d’autres termes, des esclavagistes. Dooley était donc hors de question. On ne devait jamais l’appeler par ce prénom honteux, plutôt par le deuxième, sans souillure : Ann.



Son père dirigeait une entreprise d’instruments et de matériel de chirurgie appartenant à la famille Drayton depuis plusieurs générations (ils étaient coiffeurs avant ça, me précisa Ann, c’était vrai, non une blague comme je le crus tout d’abord), laquelle possédait plusieurs brevets rémunérateurs. Sa mère, une femme au foyer, n’avait jamais travaillé malgré la bonne éducation qu’elle avait reçue. Ancienne élève de notre établissement, elle venait aussi d’une famille éminente, plus ancienne et plus distinguée que les Drayton, moins prospère au demeurant.



« C’est une de ces femmes qui est membre d’un tas de clubs et préside un tas de conseils d’administration. Qui se rend à des tas de spectacles ou réceptions pour collecter des fonds et dont les fêtes font la une des journaux », m’expliqua Ann.



Je ne connaissais aucune femme de ce genre.



De toute façon, la garde-robe de ma camarade m’avait suffi à la situer. Je l’avais regardée vider ses valises, remplir son placard et sa commode (en double exemplaire – placard, commode, bureau, chaise, lampe, fauteuil, miroir, lit ; si minuscule que soit la chambre dans mes souvenirs, elle devait être assez grande étant donné le nombre de meubles) de ses beaux vêtements qui n’avaient rien de nouveau pour moi. J’en avais examiné de semblables sur les photos de récents numéros de magazines d’étudiants tels que Seventeen ou Mademoiselle. Les mêmes pulls moulants, chemises d’homme sur mesure, veste en daim, jupes longues. Les mêmes tweeds et tissus écossais. Toutes les nuances de bruyère étaient au goût du jour. Les bottes à haut talon faisaient fureur. Les chaussettes au-dessus du genou étaient toujours à la mode, sans oublier les bas fantaisie.



Non qu’Ann ressemblât aux jeunes filles des magazines. Aussi mince, peut-être davantage que ces mannequins qui l’étaient moins qu’aujourd’hui, elle n’en avait pas la beauté. Ses lèvres étaient d’une telle finesse que j’avais dû mal à imaginer qu’un homme ait envie de l’embrasser, bien que ce fût sans doute le cas puisqu’elle avait beaucoup de succès. Son nez également fin, et long, son menton pointu, lui donnaient un profil qui me faisait penser à une hachette, son long cou en guise de manche. Les cils qui frangeaient ses yeux vert d’eau étaient si pâles – elle était très blonde – qu’ils étaient presque invisibles. Elle avait ce qu’on appelle parfois une peau bleue, le genre de peau laiteuse, diaphane aux veines apparentes, qui ne bronze pas, une source d’angoisse pour elle. La première fois que je l’avais vue, le mot maigre m’était venu à l’esprit. En somme, elle était quelconque. Elle se tenait mal, marchait d’un pas lourd, disgracieux, malgré son poids plume : moins de cinquante kilos. Elle n’avait l’air ni riche ni sophistiquée et, vu son manque d’élégance ou de chic, aucun réalisateur ne lui aurait donné son rôle, elle n’était pas convaincante en tant qu’héritière ou débutante. « Je suis incapable de jouer un personnage d’aristocrate », ai-je entendu se plaindre un acteur. Ann non plus. En revanche, elle n’aurait pas détonné en serveuse.



Sa garde-robe d’étudiante ne lui servirait pas beaucoup. Elle ne prit soin de son apparence que les premières semaines du semestre, période pendant laquelle elle se maquilla et se coiffa. Avant de se coucher, elle appliquait une lotion et mettait des gros bigoudis à crochets en plastique. Le matin, elle se peignait de façon à ce que ses cheveux rentrent d’un côté, à la Jeanne d’Arc, rebiquent de l’autre, et ramenait sa longue frange sur le front. Une coiffure en vogue depuis des lustres. Cette année-là, cependant, elle se démoda – à moins que ce ne soit depuis plus longtemps. Difficile à dire, la mode (dans tous les domaines) commençait à changer à la vitesse de l’éclair. Quoi qu’il en soit, c’était devenu ringard dans un sens comme dans l’autre : celui qui rebiquait ou celui à la Jeanne d’Arc. La frange demeurait acceptable, mais sûrement pas apprêtée de la sorte.



Ann cessa donc de se faire des mises en plis, puis de se couper les cheveux, y compris sa frange. Elle les lavait tous les jours avec le savon magique du Dr Bronner, les laisser sécher naturellement et les gardait raides, séparés par une raie au milieu. Cette masse de cheveux de lin, de loin ce qu’elle avait de plus joli, attirait l’œil. (Ceux qui soutenaient qu’Ann Drayton les décolorait en secret ne connaissaient pas Ann Drayton.) Et elle ne se maquilla plus.







Par une journée de l’automne, Ann accrocha des pancartes dans le dortoir : elle vendait le contenu de son placard, même les fringues qu’elle n’avait jamais ou rarement portées, bien moins cher que ce qu’elles lui avaient coûté – enfin, à sa mère. Au lieu de garder l’argent, elle en ferait don soit à une œuvre de charité, soit, plus vraisemblablement, à l’une des causes politiques qu’elle défendait. Après la vente, où je n’avais rien acheté (même si elle ne donnait pas ses vêtements, ils n’en étaient pas moins ses rebuts que je n’aurais portés pour rien au monde), on ne la vit pratiquement plus qu’en tee-shirt et jean.



Rien d’exceptionnel jusque-là. Nombre d’entre nous changeraient d’apparence au cours de ce premier semestre. Et d’habitudes. La moitié des étudiantes, sinon davantage, dont Ann et moi, qui avaient affirmé être non-fumeurs sur les formulaires se mirent à cloper. Il n’y avait aucune interdiction sur le campus où les espaces fumeurs n’existaient pas et, le plus souvent, les professeurs ne s’en privaient pas en cours.



Le changement : cette année-là, beaucoup de nouvelles étudiantes furent consternées de se retrouver dans un établissement réservé aux filles – à l’évidence, elles n’étaient plus les mêmes que l’hiver précédent lorsqu’elles avaient postulé pour intégrer Barnard. À ce moment-là, elles ne se doutaient pas de ce dont elles étaient désormais persuadées : les établissements pour filles remontaient à Mathusalem. Certaines s’empressèrent de demander un transfert dans une université mixte.



La mère d’Ann vit rouge en apprenant ce qu’avait fait sa fille. Elles avaient acheté cette garde-robe ensemble. Outre la dépense, les efforts, quelle perte de temps ! Mme Drayton avait cependant peu d’influence sur sa fille, encore moins celle de susciter ses remords. Les opinions de sa mère, d’une façon générale celles de ses parents, ne comptaient pas pour Ann. Elle se fichait de les mettre en colère ou de leur faire plaisir – de toute évidence, rien ne l’enchantait davantage que de leur déplaire. Qu’elle rejette son prénom de Dooley leur déplut énormément, de même que son refus, l’année précédente, de les appeler autrement que Sophie et Turner. Ce manque de respect affiché existait déjà le jour de notre rencontre, et sa façon de parler de ses parents ou de s’adresser à eux au téléphone me coupait le souffle. (La plupart d’entre nous utilisions les appareils de la résidence universitaire, mais Ann ne voulait pas renoncer au privilège bourgeois d’une ligne privée.) Je l’entendis dire à sa mère d’aller se faire foutre. À son père qu’il était un con. Je n’avais jamais connu personne évoquer ainsi ses parents, ni les traiter avec un tel mépris. Je pensais que les siens finiraient par fixer une limite – la punir, la retirer de la fac, cesser de payer ses factures – bref, par réagir. Ann m’assurait qu’il n’en serait rien. « Je suis leur unique enfant. Même si je commettais un assassinat, ils ne me renieraient pas. Si je tuais l’un, l’autre me soutiendrait. » Elle ne les admirait pas pour autant. Une telle loyauté ne tempérait en rien son dédain.



Chaque fois qu’elle parlait d’eux, elle serrait les poings.



Que lui avaient-ils fait ? L’avaient-ils battue ou affamée ? Enfermée dans le noir ? Son père avait-il commis l’indicible et sa mère fermé les yeux ?



Non. Les filles qui avaient subi ce genre de sévices ne se conduisaient pas comme Ann. Celle que je connaissais, dont le père avait commis l’indicible tandis que sa mère fermait les yeux, racontait à tout le monde qu’elle avait les meilleurs parents du monde longtemps après qu’on l’avait séparée d’eux.







Le premier semestre avait commencé depuis peu lorsque le père d’une de nos camarades envoya une lettre au New York Times. Ancien élève de Columbia, il avait encouragé sa fille à s’inscrire à Barnard et été aux anges quand on l’avait acceptée. Sauf que l’établissement où elle avait postulé n’avait rien de commun avec celui où elle était entrée, écrivait cet homme. Comme si cela ne suffisait pas qu’au moment où elle avait reçu sa lettre d’admission, les étudiants de Columbia se soient révoltés, aient occupé les bâtiments et obligé l’université à fermer. Ou qu’une étudiante de Barnard ait fait les gros titres après avoir été menacée d’expulsion parce qu’elle avait cohabité avec un garçon. Ou que le couvre-feu en vigueur jusqu’alors ait été aboli dès l’arrivée de sa fille ainsi que toutes les restrictions concernant les invités de sexe masculin. Jusqu’où irait-on ? voulait-il savoir. Des dortoirs mixtes ?



Il se trouve que l’échange de lits deux nuits de suite avec des premières années de Columbia serait notre façon de réclamer ceux-ci le semestre suivant, une manifestation qui ferait aussi les gros titres.



Tout le campus lut la lettre du Père Scandalisé, qui fut évidemment tournée en dérision. Ann déclara qu’elle y répondrait, je dus me mordre la langue pour ne pas exprimer mon admiration.



C’était l’année de l’offensive du Têt, l’année du plus grand nombre de pertes américaines au Vietnam. Du Printemps de Prague, des assassinats de Robert Kennedy et de Martin Luther King, des violences accompagnant la convention nationale démocrate (et de My Lai, ce que nous ne savions pas encore) – et contre quoi protestait le citoyen américain ? (À mon avis, « citoyen » était une correction du rédacteur, sûrement pas un mot d’Ann.) L’assouplissement du règlement des visites entre garçons et filles. Il exigeait le couvre-feu ! Ann le comparait aux Américains que les obscénités vociférées par les opposants à la guerre indignaient davantage que le conflit. Mais l’incompréhension entre les générations était son thème principal, sans doute avait-on publié sa lettre pour cette raison. Nous sommes apparemment incapables de nous entendre sur l’essentiel. À l’époque, le fossé de plus en plus profond entre parents et enfants était un sujet d’une importance majeure.



Ann avait raison, bien entendu. La lettre de cet homme était totalement rétrograde. J’étais contente qu’elle ait signalé dans la sienne que seules les étudiantes de Barnard devaient respecter un couvre-feu. Nous avons droit au couvre-feu… eux – nos camarades de Columbia aux services d’une domestique. Pour certaines, faire le ménage dans leurs chambres était plus exaspérant que le couvre-feu.



J’étais donc d’accord avec Ann. Je crois que nous l’étions presque toutes. Ma première réaction (je ne le confiais à personne) à la lecture de la lettre du père avait pourtant été : C’est fou ce que cet homme tient à sa fille !



Loin d’être émue, celle-ci, une grosse nana au teint rose et aux longues nattes blondes qui me faisait penser à une laitière, reprochait à son père de l’avoir humiliée : il ne l’avait pas consultée avant de publier la lettre.



*



C’était la première fois qu’Ann partageait une chambre. (Dans sa maison du Connecticut, spacieuse fut-ce pour une famille de plus de trois personnes, elle avait la sienne et, par-dessus le marché, un étage.) L’idée l’emballait, c’était la promesse d’une intimité qu’elle n’avait jamais connue. Comme tous les enfants uniques, elle avait souffert de l’absence d’une fratrie et, malgré ses amis, son enfance lui semblait avoir été une période d’effroyable solitude. Les frères et sœurs ne changeaient rien, j’avais vécu la même chose. Ses parents avaient décidé de ne pas la mettre en pension, à son grand dam parce que ça l’avait privée de ses deux meilleures amies et de la possibilité de concrétiser un de ses fantasmes les plus profonds. La majorité d’entre nous redoutaient la cohabitation avec une inconnue, Ann, elle, estimait que c’était l’un des avantages de Barnard.







Ce qu’elle souhaitait par-dessus tout, c’était une camarade de chambre noire. Sauf que le courage de le préciser lui avait manqué. Elle espérait néanmoins que son vœu serait exaucé. Si beaucoup plus d’étudiants de couleur que jamais auparavant étaient entrés en fac en 1968, ils n’en restaient pas moins peu nombreux. À Barnard, on installait par deux presque toutes ces nouvelles venues. Après la première année, n’étant plus obligées de cohabiter, la plupart choisissaient l’étage réservé aux Noires. Dans la salle à manger, il y avait une table pour les membres du BOSS1. Pendant les repas, je remarquais les regards envieux que Dooley, puis Ann leur lançait : « J’aurais aimé être Noire. » Elle n’avait aucun scrupule à exprimer ce sentiment à tout bout de champ – veillant à ce que les intéressées ne puissent l’entendre. Être de la race blanche cancéreuse (voire lépreuse) ne lui inspirait que honte et aversion.



Il était tard. Nous étions couchées dans nos lits jumeaux, moi sous la vieille couverture militaire de mon père, elle sous un vieil édredon de sa grand-mère. Cela deviendrait une habitude de bavarder dans l’obscurité avant de nous endormir. Un disque de Simon and Garfunkel passait, le volume en sourdine. Ann, qui adorait la musique, avait, à ma grande surprise, apporté une stéréo coûteuse et deux grands cartons de 33 tours.



Je ne fis aucun commentaire lorsqu’elle me le confia – son désir de partager sa chambre avec une Noire et que, faute d’avoir eu le toupet de le préciser, elle s’était contentée de demander une fille d’un monde « aussi différent que possible » du sien. (« Je croyais qu’ils pigeraient. ») Lorsque je gardai le silence, elle m’imita. La musique s’arrêta. La stéréo s’éteignit. À cette heure indue, la circulation sous nos fenêtres était plutôt calme, même s’il y en avait un peu, sans compter le métro. La vitesse à laquelle Ann s’adaptait à Broadway : encore un motif de stupéfaction et d’envie pour moi. (Aux questions du formulaire, j’avais bien sûr affirmé que ça m’était égal de vivre dans une chambre donnant sur une rue très bruyante.)



De toute évidence, Ann guettait ma réaction, mais je laissai le silence se prolonger et, au bout d’un moment, simulai la respiration du sommeil. Ann poussa un long soupir et s’endormit presque sur-le-champ.



Éveillée, j’écoutais son souffle devenir plus profond puis se muer en ronflement. À la faveur de la lumière qui filtrait de la rue, je distinguais les contours de sa tête grotesque, hérissée de bosses (les bigoudis). Nos bureaux se dressaient entre nos deux lits ; le Merriam-Webster’s Collegiate Dictionnary, un cadeau de remise de diplôme du département d’anglais de mon lycée trônait sur le mien. À côté, se trouvait le coupe-papier au manche en cuir, un cadeau de ma mère pour ma remise de diplôme. Me lever, prendre ces deux objets, m’approcher du lit d’Ann, laisser tomber le volume sur sa tête et, ayant attiré son attention, plonger le coupe-papier dans sa poitrine, voilà ce dont j’avais envie.



Ai-je précisé que sa poitrine était plate ?



Dans cet état d’esprit abominable, je me tournais, me retournais, jusqu’à ce qu’une idée me traverse l’esprit, tellement saugrenue que je faillis éclater de rire. Et si une étudiante avait écrit sur le questionnaire du service logement : je souhaite partager ma chambre avec une Blanche, pleine aux as.







Comme toujours, quand je reviens sur le passé, je crains de dénaturer mes souvenirs.



Par exemple, si Ann était vraiment très courtisée, je n’ai pas rendu justice à sa beauté. On pourrait décrire ses traits plus généreusement, ils étaient fins non ingrats ainsi que je les trouvais.



Notez ceci : Cette ravissante blonde, toute menue, est la fille unique de Turner et Sophie Drayton. L’extrait d’un article de journal – là, je ne me fie pas à ma mémoire, la coupure est sous mes yeux. Certes, il suffit qu’une femme soit jeune et blonde pour que beaucoup la trouvent ravissante.



On ne distingue pas grand-chose sur la photo qui accompagne l’article : Ann baisse les yeux, incline la tête de sorte que ses cheveux longs masquent presque tout son visage.







Le lendemain matin, rien ne fut évoqué. Peut-être Ann avait-elle oublié notre conversation à moins qu’elle n’ait cru, puisque je n’avais pas ouvert la bouche, que je m’étais endormie et n’avais pas entendu sa remarque sur la camarade de chambre Noire. Je téléphonai chez moi l’après-midi. Ma mère, à qui je racontai la conversation, s’étonna : « Voyons, Georgie, je ne comprends pas. Elle est déçue que tu n’aies pas le teint foncé ? En quoi une fille de couleur serait une meilleure camarade que toi ? »



Cela se passait au début, alors qu’Ann et moi ne partagions notre chambre que depuis environ une semaine. Elle m’avait déjà bien fait comprendre qu’elle voulait que nous soyons amies. C’était exclu. L’amitié implique l’échange de confidences, n’est-ce pas ? – mais imaginez mettre son cœur à nu devant une fille comme Ann. Moi, j’avais l’impression de devoir être sur mes gardes en permanence. Je n’avais pas le choix. J’étais coincée avec elle pour les neuf prochains mois, il fallait m’en accommoder. En revanche, personne ne pouvait m’obliger à nouer des liens avec elle. Je n’avais pas besoin de son amitié – pas dans cet établissement. Je connaissais déjà des dizaines de filles que j’aimais bien et qui m’aimaient bien. Quant à Mlle Drayton du Connecticut, il n’était pas question de lui donner ce qu’elle voulait. Elle n’aurait qu’à trouver une autre avec qui concrétiser ses fantasmes. Je ne lui confierais jamais ce qu’elle avait envie de savoir (« Tout ! »). J’éviterais de lui poser des questions sur sa vie et, quand elle m’interrogerait sur la mienne, je répondrais par le silence ou des bobards. Ma stratégie exigerait une discipline de fer – le genre qui me faisait défaut, c’était bien connu. N’empêche, j’étais décidée à contrarier le rêve pitoyable que cette fille avait révélé : nous ne serions jamais sœurs.







Toutes ses affaires étaient à moi, m’affirma-t-elle. Je pouvais porter ses fringues sans le lui demander. Me servir de son téléphone à ma guise – en cas de conversation privée, il me suffisait de la prévenir, et elle sortirait dans le couloir. Utiliser sa stéréo n’importe quand et passer tous les disques qui me plaisaient.



Je ne touchai pas à ses vêtements, la plupart auraient de toute façon été trop petits pour moi. Ni à son téléphone. Et si je ne résistai pas à la tentation des 33 tours, je ne les écoutais qu’en son absence, les rangeant après coup pour qu’elle ne le remarque pas.



Son emploi du temps était collé sur son bureau. J’appris par cœur les heures où elle ne serait pas là. Les autres, je me débrouillais pour être ailleurs si je n’avais pas cours. Le soir, après le dîner, au lieu de rentrer dans notre chambre, je m’attardais dans celle d’une copine ou dans une des pièces communes – la salle de télé ou celle qu’on appelait salle d’études, les deux étaient désertes d’ordinaire. J’y passais des heures non à regarder la télé ni à travailler (je ne ficherais presque rien durant ce semestre), mais à rêvasser (j’étais une championne en la matière), à lire des magazines ou à écrire à de bonnes vieilles copines de lycée qui me manquaient et avec qui, j’en avais déjà conscience – un des éléments de la nostalgie qui m’habita cette première année – je perdrais rapidement contact. À moins que je ne tienne le journal intime commencé l’été précédent qui, lorsque je le relirai des années plus tard, me paraîtrait empreint du même sentiment de vide qu’une lettre à une destinataire en voie de disparition : moi, adolescente.



Il était souvent tard lorsque je finissais par retourner dans notre chambre. Quelle que soit l’heure, je trouvais Ann réveillée, on eût dit qu’elle s’y forçait pour m’attendre. La plupart du temps, elle lisait quand j’apparaissais et, fermant son livre, elle me souriait – timidement, sans essayer pour autant de cacher son plaisir de me voir. Elle mettait des morceaux de musique, Simon and Garfunkel, ses préférés, Billie Holliday ou Bob Dylan, et on se préparait à aller se coucher. Debout devant la glace de sa coiffeuse, elle mettait ses bigoudis (« Si seulement je pouvais avoir une coupe afro ! ») et nous discutions. Plutôt, elle jacassait sans reprendre son souffle, comme si elle avait passé la journée à attendre mon retour pour que je l’écoute évoquer par le menu son cursus, ses parents, ses règles.



Après l’extinction des feux, la conversation continuait même s’il était minuit passé et que nous avions cours tôt le lendemain. Cela pouvait durer une ou deux heures de plus, voire jusqu’à l’aube. Nous n’étions pas les seules ; le long de tous les couloirs, les étudiantes veillaient tard dans la nuit. (Et des yeux doivent accueillir l’aurore, Bob Dylan .) Au cours de ces moments, je baissais la garde et ma résistance se fissurait, non seulement j’étais crevée mais l’heure indue, la musique, la voix assourdie d’Ann – je me représentais ses lèvres fines, si fines remuant dans le noir – m’ensorcelaient.



J’emploie ce verbe parce que plus Ann parlait, plus j’avais envie de l’entendre.







J’ai toujours reconnu une qualité chez Ann : son intelligence. À dix-sept ans (comme tant d’enfants à l’époque, elle avait sauté une classe), elle avait déjà ce qui me paraissait être une vie extraordinairement réussie. Si nombre d’étudiantes de Barnard avaient eu une brillante scolarité, certains succès d’Ann lui avaient valu une notoriété au-delà de son école. En quatrième, elle avait été la lauréate d’un concours national de dissertation (Que puis-je faire pour mon pays ?) auquel je me rappelais, à mon grand dam, avoir participé. Elle avait un album rempli de coupures de journaux du Connecticut, et l’un des murs de sa chambre chez elle était couvert de trophées, médailles, rubans, plaques qu’elle avait gagnés soit à l’école, soit à cheval. Sans oublier la lettre encadrée du président Johnson qui la félicitait d’avoir organisé des collectes de nourriture et de vêtements pour aider les pauvres de Bridgeport. (Inutile de préciser qu’on ne l’avait pas félicitée d’avoir organisé le comité d’action contre la guerre des élèves de son lycée.) À une meneuse innée, telle était la dédicace du proviseur dans l’annuaire de sa promotion. D’aucuns lui prédisaient un avenir de première présidente de notre pays – une absurdité qui figurait dans ses rêves de jeunesse, m’avoua une fois Ann. Au moins se ferait-elle un nom en politique. (D’ailleurs, sa maturité précoce la poussa à assurer la campagne d’autres candidats au bureau des étudiants au lieu de s’y présenter, car elle estimait qu’elle en tirerait davantage de leçons.)



Même avant son entrée à l’université, ses idées avaient commencé à changer. Elle ne se voyait plus travailler pour le système, qu’elle jugeait tellement corrompu qu’on ne pouvait en faire partie sans le devenir soi-même. Adieu donc à ce rêve, à « Dooley », aux chevaux. Oh, elle les aimerait toujours, mais l’équitation figurait sur la liste croissante de choses (dont le tennis, le mariage, la monogamie et les cocktails) qu’elle qualifiait d’afféteries bourgeoises. (« C’est une telle A.B. », une abréviation qu’elle employait parfois.)



Pourquoi prétendre que je n’enviais pas Ann alors que je l’enviais en permanence, elle qui avait accompli tellement plus que moi ou que n’importe qui du même âge que nous.



Moi aussi, j’avais appris le français au lycée, eu de bonnes notes et même suivi un atelier de français. Sauf que je n’aurais pas été capable de faire la même chose qu’Ann : écrire de longues lettres dans cette langue à un correspondant d’un lycée de Provence.



Qu’elle fût l’auteur d’un livre d’enfant me stupéfiait davantage encore. C’était une de mes ambitions, que j’imaginais impossible à concrétiser avant d’être beaucoup plus âgée. Des années plus tard, lorsque je le serais, Ann me dirait : « Tu pars toujours battue, ça a toujours été ton plus gros problème, George. »



De fait, George est mon patronyme. Mes parents – ma mère plutôt, c’était son domaine – sous l’effet d’un regrettable attendrissement, oubliant que je ne resterais pas éternellement un tout petit bébé mais serais, pour la plus grande partie de ma vie, une adulte loin d’être petite (à en juger par la taille des autres membres de ma famille), m’avaient appelée Georgette. La coutume sévissait peut-être dans notre coin. J’ai grandi avec un Clark E. Clarke, une Simone Simon, un Shane MacShane et une Lee Annabelle Lee. Je n’ai aucune envie de révéler les noms que ma mère avait donnés aux jumeaux. (Un indice : ils sont nés une veille de Noël.). On m’appela Georgie dans mon enfance, puis Gee Gee. Au lycée, j’ai dû supporter Georgy Girl . (Si on me laissait faire, je détruirais tous les enregistrements de cette chanson insipide.) À la fac, George prévalut – sans doute en raison de la tradition des étudiantes de s’appeler par leur nom de famille. Ann, notamment, y tenait à cause de Nancy Drew . Moi aussi, j’avais été fan de Drew et je me souvenais de sa cousine, un garçon manqué dont le prénom était, bizarrement, George . (Après les avoir découvertes, je préférai penser à George Eliot et à George Sand.) Quand une fille de notre étage se mit à sortir avec un George – un malabar sportif – on le surnomma Georgette.



Ann avait écrit son livre pour enfants à quinze ans. Un ami de ses parents, un artiste, l’avait lu et tellement aimé qu’il avait décidé de l’illustrer. D’où sa publication. Un autre ami de la famille, un voisin – non du Connecticut, de Martha’s Vineyard où les Drayton passaient leurs vacances d’été –, qui était réalisateur, avait fait jouer Ann dans l’un de ses films. Un rôle insignifiant, à peine plus important que celui d’une figurante, il n’empêche que presque tout le monde connaissait ce film.



Hollywood. Simon & Schuster. Pouvait-on me reprocher de penser que ce qui arrivait à Ann n’arrivait qu’au paradis.



Oui.



Ma mère, à qui cette camarade ne plaisait vraiment pas, ni la façon dont j’en parlais sans arrêt, jugea opportun de me signaler que si le livre d’Ann avait été publié et si elle avait décroché ce rôle, c’était grâce au réseau de sa famille. Sans lui, rien n’aurait été possible, insistait-elle, et je ne devais pas l’oublier. Ma mère ne supportait pas que je me fasse des illusions sur le monde, ni que je me croie, ne serait-ce qu’un instant, moins douée que les autres. Pour elle, il n’y avait qu’une leçon à tirer, celle de toujours bien peu réjouissante : tout dépendait des relations. Aussi vrai que ce soit, le prestige n’en demeurait pas moins grand à mes yeux.



Pourquoi fallait-il qu’Ann ne cesse de se vanter devant moi, voilà ce qui tapait encore plus sur les nerfs de maman.



Or, ce n’était pas le cas. Suggérer qu’elle tentait de m’impressionner ou de me donner un sentiment d’infériorité serait faux. Peut-être le laissais-je entendre lors de mes rapports à ma mère (environ une fois par semaine). Peut-être cela transparaît-il dans mon récit – là, il s’agit d’un problème de mémoire et de narration. Loin de dénombrer avec complaisance ses réussites, Ann ne les évoqua ainsi que d’autres épisodes de sa vie qu’au fil du temps, incluant ce qui était enviable, non par vanité ou forfanterie, uniquement parce que ça faisait partie de son histoire et qu’elle ne voulait rien me cacher. Cela provenait de son aspiration à l’intimité, de son désir de partage. Ann abhorrait tout ce qui s’approchait de la dérobade ou du secret. À son sens, c’était un des fléaux de l’humanité, qui ne prévalait pas seulement au sein du gouvernement. Elle avait l’idée radicale qu’il n’y aurait plus de secrets, que ce besoin aurait disparu dans une société éclairée où régnerait la justice. L’inégalité et les maux qu’elle générait étaient à l’origine du secret. Tant celui résultant du sentiment de culpabilité (une invention bourgeoise) que celui dont s’entouraient un individu ou un groupe qui voulaient dominer d’autres individus ou d’autres groupes à qui ils inculquaient la honte de choses dont ils n’étaient pas responsables. (Ça remonte à loin. Il se peut que je simplifie ou déforme les idées d’Ann, mais c’est l’essentiel.)



Les gens devraient être capables de se faire confiance, être d’une honnêteté absolue les uns envers les autres, voilà ce qui arriverait le jour de la révolution. La transparence.



Cela semble beaucoup plus absurde maintenant qu’à l’époque, même alors, toutefois, je ne comprenais pas comment Ann pouvait y croire – encore que je n’aie jamais douté de son sérieux. Elle l’était toujours. Il n’y avait pas l’ombre d’une hypocrisie chez elle. Ann se donnait un mal fou pour être ouverte, franche, confiante. De sorte que, lorsqu’elle se retrouva dans le pétrin, je me souviens avoir été très choquée d’entendre qu’on l’accusait de mentir. Comment ces gens – ceux qui tenaient son sort entre leurs mains – pouvaient-ils ignorer qu’Ann disait toujours la vérité, c’était un mystère pour moi.



Elle était persuadée que les êtres humains étaient avant tout entravés par des troubles affectifs qui les empêchaient d’exprimer leurs souffrances et leurs besoins. C’était un thème récurrent, la pierre angulaire de la philosophie d’Ann ; en l’entendant, je pensais en mon for intérieur : Ne montre pas tes blessures à la meute, une devise de ma région.







Ma région. Le nord de l’État de New York. Une bourgade proche de la frontière canadienne. L’hiver huit mois de l’année. Avant le réchauffement climatique, quels hivers nous avions, quelles chutes de neige ! Congères atteignant la moitié des poteaux télégraphiques, clôtures et voitures ensevelies, toits affaissés sous tout ce poids. Le manque d’argent. Un univers d’usines désaffectées et de fermes en voie de disparition où seuls les bars faisaient des affaires. Les gens picolaient pour se réchauffer, pour s’abrutir.



Les habitants. La région était si peu peuplée que la question se posait : pourquoi tant de gens enclins à la violence ? Certes, beaucoup avaient des liens de parenté bien plus étroits qu’on aurait envie de l’imaginer. La consanguinité mène-t-elle à la brutalité ? L’alcoolisme sûrement, or son usage était général. Des familles entières buvaient à en sombrer dans la déchéance, la délinquance, à en mourir prématurément. C’était un coin où les gens ne cessaient de dévaler la pente. Quant aux secrets – plus de cadavres dans les placards que dans les cimetières. Statistiquement, le taux de criminalité n’y était pas élevé, en revanche une brutalité quotidienne y sévissait : rixes dans les bars, femmes battues. Tous les délits n’étaient pas commis sous l’emprise de la boisson. Je me souviens d’actes d’extrême cruauté même parmi les enfants. Malheur aux faibles, aux plus petits, aux animaux (oh, les animaux !) qui leur tombaient sous la main. Sans compter les vendettas dont les origines remontaient à bien avant le temps de mes grands-parents, qui laissaient au moins un estropié ou un mort par génération. Le monde sauvage des pauvres du Nord. Je n’exagère pas. Notre voisin, un adolescent gigantesque affligé d’une si grave dysphasie que sa mère était la seule à le comprendre, a pendu une portée de chatons aux branches d’un arbre de Noël.



Malgré tout, j’avais souffert du mal du pays lorsque j’étais partie à l’université. Malgré tout, une intense nostalgie continue à m’habiter. Pourquoi ? Parce que c’était ma terre, ma jeunesse, mon foyer. Parce que je lui avais tourné le dos. Parce que telles sont les voies du cœur. Et ma propre violence ? Mon envie de plonger un couteau dans la poitrine de ma camarade endormie n’avait rien de nouveau. J’étais en proie à ce genre d’impulsions depuis toujours, tenaillée par le désir de blesser ou tuer tous ceux (et ils étaient nombreux dans ce coin où une personne sur deux semblait être soit une brute, soit un prédateur) qui me privaient de mes moyens, m’humiliaient, m’effrayaient.