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9782919547241
Prix : 16 € ISBN : 978-2-919547-24-1

Bois sans soif, François Perrin

Préface de Philippe Jaenada

« Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. »

Au moment de se choisir un avenir, le narrateur de Bois Sans
Soif pousse la porte d’un bar. Et se découvre plus qu’un métier, une vocation. Tout l’attire derrière le zinc : le mystérieux bouton qui ouvre la trappe menant aux boissons, les recettes des cocktails, les manettes délivrant la bière pression…

Ce cockpit le laisse rêveur. Il devient donc barman pour dix ans et réalise bien vite que cette profession est le meilleur poste avancé pour comprendre ses contemporains, pour vivre parmi eux et les écouter en passant inaperçu.Ce qu’il appelle les superpouvoirs de Barman,des qualités que l’homme derrière le bar développe plus vite que celui accoudé face à lui.Bois Sans Soif fait le récit de ces années de bar, dans un style précis,humain, parfois lyrique.

Comme le souligne Philippe Jaenada dans sa préface, « on s’enivre d’une écriture magnifique,à la fois fluide et forte, toujours en équilibre. On y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. »

"Un livre enivrant" — Paris-Match

Auteur

FP photo 1
Riche d'une solide expérience dans la limonade, François Perrin est aujourd'hui journaliste (Ce soir (ou jamais !), Standard, Le nouvel observateur, TGV Magazine...) . Bois Sans Soif, paru aux éditions Rue Fromentin, est son premier roman.

Extrait

Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. Pupitre, étai, manche de pioche ou tabouret — je n’avais pas déniché ma carrière. Certaines me tentaient plus que d’autres, certes. L’une m’avait même servi, comme ça, sans m’y projeter vraiment, à tempérer un peu les angoisses de
ces meubles de famille qui se penchaient sur moi, le sourcil soucieux, s’inquiétant de me voir encore incapable, quoique majeur, de me rêver poutre maîtresse, copeau, ou sciure — d’embrasser ambition comme on prend épouse, ou feu. Lutrin, non — trop cérémonieux. Banc d’école, pas plus — mon... Lire la suite

La presse en parle

  • "Un livre enivrant" — Paris-Match
  • "On entre dans ce livre comme dans une conversation entre deux amis de comptoir, un peu perdu d'abord, puis en y prenant un plaisir de plus en plus vif." — Raphaëlle Leyris, Le Monde
  • ""Un drôle d’objet littéraire qui croise le roman d’initiation, l’enquête journalistique et le lyrisme théorique." — lecteurs.com
Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. Pupitre, étai, manche de pioche ou tabouret — je n’avais pas déniché ma carrière. Certaines me tentaient plus que d’autres, certes. L’une m’avait même servi, comme ça, sans m’y projeter vraiment, à tempérer un peu les angoisses de
ces meubles de famille qui se penchaient sur moi, le sourcil soucieux, s’inquiétant de me voir encore incapable, quoique majeur, de me rêver poutre maîtresse, copeau, ou sciure — d’embrasser ambition comme on prend épouse, ou feu. Lutrin, non — trop cérémonieux. Banc d’école, pas plus — mon impatience n’avait d’égale, paradoxalement, que mes récurrentes envolées léthargiques, un peu léger pour mener une armée sur le chemin de la lecture, ou de l’arithmétique. Barre de tribunal, estrade de village, planches de scène — manque de présence. Tronc d’église, piste de danse, crachoir — non, il me restait tout de même un peu d’espoir. Flûte à bec, pinceau, mannequin d’atelier — cessons de rêver.



Contre toute attente, c’est à vingt-deux ans, en l’an 2000, que j’ai saisi, sur une impulsion sans queue ni fondement, que c’est au zinc que ma patine déjà écaillée s’accorderait le mieux. Mais un zinc de saloon, alors, du bois massif dénué de noblesse — rugueux, des nœuds —, plutôt qu’un étain d’entre-deux-guerres, voire ces vagues composites orange,
rouges ou violets que l’on ne trouve plus, désormais, que dans les bars lounge au sein desquels tout le monde se presse à chaque coin de rue. C’est-à-dire partout. J’avais, le petit matin même, fui une couche ibérique m’ayant offert l’hospitalité sans que je n’en fisse rien — juré —, pour débarquer en sueur, chancelant, mal rhabillé de mes hardes nauséabondes, chez la poignée d’amis qui s’étaient mis en tête la veille en nuit de m’abandonner en rase campagne pour m’apprendre à revivre. Plutôt amusé par l’aventure — encore ivre en somme —, je leur narrai le retour à l’aube du massif régulier, face d’assassin et doutes légitimes, avant de m’apercevoir qu’il était encore trop tôt pour tirer ces déserteurs rigolards d’un mauvais sommeil qui ne les retaperait en rien.
Trop clément, aussi.



Sans savoir pourquoi, je déguerpis à nouveau, direction le métro, direction un quartier que je n’avais jamais fréquenté, direction un bar, direction un emploi. Un coup de tête, et tant mieux.







Masse et faux







Dix ans plus tard, sorti du rang une bonne fois pour toutes depuis peu, après plusieurs tentatives d’extraction toujours couronnées d’insuccès, je me promenais vers Saint-Paul, dans un but précis car je vagabonde rarement, quand j’ai assisté, depuis l’extérieur, à l’irruption, masses aux poings, d’une troupe de forts des Halles dans mon établissement d’éclosion. Ils se sont, bien entendu, attachés consciencieusement, sans attendre, un clope et on s’y met, à réduire en poussière le comptoir dudit berceau, au rythme entêtant du manège de la place, qui était éteint.



Une enfance exécutée au marteau, premier signe violent. La semaine suivante, ma petite sœur, qui s’était perdue à 15 heures, je ne juge pas, dans les tréfonds de la cave voûtée ayant hébergé l’une de mes intermédiaires prestations, apprenait de la bouche d’un barman, ce qu’elle s’empressa de me transmettre, que mon patron de l’époque avait cassé sa pipe. Du zinc au cercueil, hop, et retour à l’entrepôt commun.



Deuxième ricanement du destin, pénible hyène. J’avais mis dix ans à quitter un giron familial d’élection et, comme dans un film animalier de carton-pâte, quelque chose me faisait comprendre qu’il était désormais trop tard, lance-toi dans le vide mon oisillon : tes parents ont cané, tandis que de motivés bûcherons se chargent à la hache — non, à la masse, tiens, plus visuel — de réduire en échardes l’arbre parental. J’étais désormais sans attribution, pour toujours peut-être. Adulte, en un sens. Mais bien secoué.