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9782919547371
Prix : 20 € ISBN : 978-2-919547-37-1

À l’abri du monde, Peter Rock

traduit de l'anglais (américain) par Anne-Laure Paulmont et Frédéric H. Collay

Dans les années 1980, Francine et Colville sont élévés dans une secte qui prévoit la fin du monde pour 1990. Pendant que les adultes creusent d’immenses abris souterrains pour se protéger du grand cataclysme à venir, les deux enfants apprennent les enseignements de la Grande Messagère. Devenus adolescents, Francine et Colville quitteront la secte dans les années 1990.

Vingt ans plus tard, Francine est mariée, enceinte et travaille comme infirmière. Un soir, Colville frappe à sa porte. Ils ne se sont pas revus depuis leur enfance dans les abris. Avec cette arrivée imprévue, c’est toute leur enfance qui resurgit dans leur vie d’adulte. Et la fait voler en éclats. 

"Il brûle des doigts. Il y a là-dedans toute la folie de notre époque. Peter Rock ? Inconnu au bataillon. Il ne va pas le rester longtemps." — Eric Neuhoff, Le Figaro

Auteur

peter-rock
Peter Rock a grandi à Salt Lake City. Il a écrit cinq romans et est aujourd’hui professeur à l’université de Portland (Oregon).

Extrait

S’il avait enlevé une fillette, où l’aurait-il cachée ?


Pourquoi pensait-il un truc pareil ? Wells Davidson trébucha sur un tas de broussailles. Une odeur de sauge voletait dans l’air froid et sec. Le ciel, au-dessus, était d’un bleu très pâle. De petits avions de recherche le quadrillaient sans relâche.





D’autres membres de l’équipe, d’autres voisins venus pour aider, marchaient à côté de lui, à trois mètres d’écart. Un homme de grande taille aux cheveux noirs, vêtu d’une parka de ski par-dessus une chemise. Une femme en tenue kaki, coiffée d’un chapeau blanc pareil à un sombrero en tissu.... Lire la suite

La presse en parle

  • "Il brûle des doigts. Il y a là-dedans toute la folie de notre époque. Peter Rock ? Inconnu au bataillon. Il ne va pas le rester longtemps." — Eric Neuhoff, Le Figaro
  • "Peter Rock sait faire monter la tension, plonger le lecteur dans un climat inquiétant. (...) Il y a du David Lynch, du Top of the lake de Flannery O'Connor dans À l'abri du Monde. — Alexandre Fillon, Livres Hebdo
S’il avait enlevé une fillette, où l’aurait-il cachée ?


Pourquoi pensait-il un truc pareil ? Wells Davidson trébucha sur un tas de broussailles. Une odeur de sauge voletait dans l’air froid et sec. Le ciel, au-dessus, était d’un bleu très pâle. De petits avions de recherche le quadrillaient sans relâche.





D’autres membres de l’équipe, d’autres voisins venus pour aider, marchaient à côté de lui, à trois mètres d’écart. Un homme de grande taille aux cheveux noirs, vêtu d’une parka de ski par-dessus une chemise. Une femme en tenue kaki, coiffée d’un chapeau blanc pareil à un sombrero en tissu. Partout sur les contreforts de Boise, des gens affluaient en petits groupes organisés, tous identiques. Ils cherchaient, criaient parfois. De là-haut, Wells apercevait la crête de Saddleback Park et les tours de l’hôpital du centre-ville. Il voyait son quartier, tout en bas, la petite maison qu’il partageait avec sa femme, Francine. Il voyait la silhouette noire de son chien, Kilo, qui tournait en rond dans la cour, à côté de la table de pique-nique, et qui relevait le museau en se demandant probablement pourquoi il y avait encore autant de monde dans les collines, aujourd’hui.





La fillette avait disparu deux nuits plus tôt. Elle était âgée de neuf ans. Elle avait dormi dans le jardin, derrière sa maison, sur un trampoline avec sa petite sœur. Cette dernière ne s’était pas réveillée avant le lendemain matin, pour trouver un sac de couchage vide à côté d’elle. Wells connaissait la fillette, son nom, son visage anguleux, ses cheveux noirs en bataille. Lorsqu’elle descendait sur le trottoir en roue libre sur son vélo rouge, elle lui faisait un signe de la main. Rien de plus. Elle vivait en bas de la rue, à deux maisons de la leur.





À cette distance, le trampoline ressemblait à un trou noir creusé dans le sol. La veille, dans la matinée, en regardant par la fenêtre de sa cuisine, il avait vu trois hommes en costumes, munis des gants. Ils effectuaient des relevés d’empreintes, picotaient la toile noire avec des pincettes et prenaient des photos.





« Dépêchez-vous, lança soudain quelqu’un. Restez bien en ligne droite. » C’était l’officier de police, un homme petit et trapu, qui conduisait leur équipe de recherches. La ceinture de son pistolet semblait lourde. Sur le rebord de son chapeau de feutre se dessinait une ligne de sueur sombre, malgré le froid.





Wells avait imaginé qu’une journée de recherches serait suffisante. Après tout, si la fille avait été enlevée, elle avait probablement été emmenée en voiture et, à l’heure qu’il était, elle se trouvait à des kilomètres d’ici, peut-être avait-elle même traversé plusieurs États. Francine, sa femme, n’était pas de cet avis. À huit mois de grossesse, elle voulait participer aux recherches. Selon elle, les indices trouvés sur le trampoline et ailleurs pouvaient laisser croire que la fillette était proche. Francine était avec une autre équipe, en ce moment. Elle avait commencé plus tôt, pendant qu’il prêtait encore une fois main forte aux équipes chargées des tentes. Il avait écouté le shérif parler aux bénévoles, et leur dire : « Nous savons dans nos cœurs qu’elle est en vie. » Il avait expliqué que cela faisait maintenant deux nuits qu’elle avait disparu, mais qu’il était tout à fait possible que la (ou les) personnes qui avaient fait le coup se terraient non loin, avant de décamper pour de bon.





Wells leva les yeux au moment où son équipe croisait un autre groupe de recherches. Les deux cordons fusionnèrent. Il ralentit, entouré un instant de petites filles ; des gamines blondes portant des bonnets de laine, des manteaux épais, des bottes, le visage sérieux, les lèvres gercées, pincées. Ça devait être les camarades de classe de la disparue, ou alors elles faisaient partie de la même église, ou les deux, peut-être. Elles ne levèrent pas les yeux vers lui, elles continuaient d’avancer droit devant, le regard rivé au sol, à la recherche de leur amie.





Le vent sifflait, froid et coupant. On était à la mi-octobre. S’il avait fait ce temps deux jours plus tôt, les deux sœurs n’auraient jamais dormi dehors sur le trampoline. Mais il avait fait plus doux, et elles avaient eu envie d’essayer leurs nouveaux sacs de couchage.





Des douilles en plastique, un morceau d’étoffe, des tessons de bouteille qui n’avaient rien à voir avec l’affaire… Wells ramassa toutes ces bricoles dans sa main gantée et les fit glisser dans le sac en plastique transparent qu’on lui avait donné. Que ferait-il s’il trouvait la fille ? Et si elle était morte ? Il était censé alerter les autres, sans la toucher. Mais quelque part, cela ne lui semblait pas juste. Si quelqu’un tombait sur son cadavre à lui dans un endroit pareil, enchevêtré dans la sauge, des éclats de pierre tranchants éparpillés autour de la tête ou des éclaboussures de sang sur la gorge, il aurait voulu qu’on fasse un geste, au moins lui toucher l’épaule, lui fermer les yeux, comme pour lui apporter une sorte de réconfort.





Ils revenaient à présent sur leurs pas, jusqu’à leur point de départ. Au-dessus d’une petite crête, le long d’une rangée de maisons en construction, on avait établi un cordon de sécurité et installé des bandes de plastique jaune autour des chantiers. À cet endroit, les rues n’étaient pas encore goudronnées. Des voitures de police étaient alignées sur le bord, à côté des ambulances. Seuls les chiens policiers étaient autorisés sur le lieu des recherches. Un camion de brigade canine était garé sur le côté. Des gens avaient amené d’autres chiens, qui tiraient sur leurs laisses entortillées. De loin, on aurait dit une masse de fourrure compacte. L’un d’eux se mit à aboyer, puis un autre.





Wells essaya de trouver Francine, mais elle n’était pas dans le coin des tentes. Sur les coteaux, des équipes continuaient les recherches. Elle se trouvait soit là-bas, soit à la maison, en train de l’attendre.





Il fit demi-tour et commença à descendre les rues en zigzag. La fillette avait peut-être grimpé cette côte en sens inverse, entraînée par une ou plusieurs personnes dans les contreforts pour s’y cacher. Ou peut-être qu’elle était seule, vagabonde égarée, victime d’une amnésie subite. Elle pouvait être dans tellement d’endroits différents.





Des affiches montrant son visage souriant étaient accrochées un peu partout. « S’IL VOUS PLAÎT, RETROUVEZ-MOI. » Et on avait noué des rubans bleus aux branches des arbres. Ici, sur les hauteurs, les arbres aux abords des maisons neuves, plantés depuis peu, avaient déjà perdu toutes leurs feuilles.





Des camionnettes de chaînes de télés locales stationnaient tout le long du trottoir, des numéros d’appels peints sur les côtés. Sur les toits des véhicules se dressaient des bras télescopiques munis d’antennes paraboliques. Il enjamba les gros câbles noirs qui serpentaient un peu partout et s’arrêta pour regarder la maison de la fille, sur laquelle tous les cameramen pointaient leurs objectifs. C’était l’une des seules bâtisses à deux étages de la rue. Des bardeaux, teints en bleu. On avait tiré tous les rideaux. Il imaginait les parents, prisonniers à l’intérieur, en attente de n’importe quelle nouvelle, tandis que la jeune sœur se demandait pourquoi on ne l’avait pas enlevée, elle aussi.


« Vous êtes un voisin ? », demanda une femme, un micro à la main.


Il s’éloigna sans un mot, sans se retourner. Puis il tourna dans son allée, monta les marches de ses escaliers et entra. Il envoya promener ses chaussures de montagne, attrapa une bière dans le frigo, s’appuya dos au comptoir et ferma les yeux. Il aurait dû prendre ses lunettes de soleil. Il venait encore de passer une journée en pleine clarté, à scruter, et il commençait à ressentir un vague mal de tête.


Il rouvrit les yeux lentement, petit à petit. La photo encadrée des parents de Francine lui faisait face. Elle datait de l’époque où ils habitaient dans le Montana : son père portait un chapeau de cow-boy en paille, sa bouche était dissimulée par une moustache noire. Il tenait à la main une clef à mollette, son bras passé autour des épaules de sa femme. Elle souriait, ses cheveux noirs repoussés sur les côtés par le vent, tout comme sa robe violette. Ils posaient devant un bulldozer jaune. Francine lui avait fait remarquer que, dans la cabine de l’engin, on apercevait le haut de sa tête, la tête d’une petite fille. Le bras de sa sœur aînée, Maya, était visible de l’autre côté. Wells n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer les parents de sa femme. Elle disait parfois qu’ils l’auraient bien aimé, mais elle parlait rarement d’eux. Elle était petite, pas encore adolescente, quand ils étaient morts.





Le téléphone sonna. Il lui fallut un moment pour le retrouver, dissimulé sous le journal.


« Est-ce que Francine est là ? demanda un homme.


– Elle n’est pas encore rentrée.


– J’appelle de l’hôpital. Je m’occupe des plannings. On n’a pas de nouvelles d’elle.


– Elle a été très occupée avec les recherches, dit Wells.


– Pardon ?


– La fille qui a disparu. C’est notre voisine. Je dirai à Francine de vous rappeler. »





Par la fenêtre, Kilo continuait de renifler les bordures du jardin, le long de la clôture. Le trampoline noir se trouvait deux maisons plus loin, entouré des bandes jaunes qui délimitaient la scène du crime.











Lorsque Francine rentra, il était assis à la table de la cuisine, entamant sa deuxième bière. Elle portait un chapeau bleu à bords mous, une parka dans les tons roux. Kilo entra derrière elle, sa queue noire fouettant les placards. Il lécha la main de Wells, s’affala sous la table, puis se remit sur ses pattes et fonça inspecter quelque chose dans le salon.


« Ça va ? demanda Wells.


– Oui, je crois. » Les longs cheveux blonds de Francine retombèrent, comme elle enlevait son chapeau. La lumière fit ressortir des taches de rousseur pâles sur son nez. « Je trouve que ça fait du bien de s’activer un peu.


– Quelqu’un de l’hôpital a téléphoné, dit-il. Ils voulaient savoir si tu retournais au travail demain. »





Francine lui tournait le dos, debout devant l’évier. Elle ouvrit le robinet, le referma, l’ouvrit à nouveau, laissa couler l’eau un moment. De dos, on voyait à peine qu’elle était enceinte. D’après elle, c’était dû à sa taille, à la longueur de son buste. Il avait toujours aimé ses larges épaules, sa carrure solide – que ce soit là, debout dans la cuisine, ou bien sur le trottoir –, son cou et sa colonne vertébrale bien droits, ses épaules, son maintien parfait.


« Tu as passé toute la journée là-bas, dit-il. Tu ne devrais pas rester debout comme ça.


– C’est juste que… commença-t-elle. C’est juste que je n’arrête pas de penser à moi au même âge, à ce que je ressentais, ce que j’aurais fait. Et ensuite, je me mets à penser à notre bébé, comment ils peuvent disparaître comme ça ?


– Francine.


– Regarde-la, dit-elle.


– Qui ça ?


– J’ai entendu dire qu’elle a passé toute la journée dehors, pour essayer de faire avancer les recherches. »


Il comprit alors que Francine regardait par la fenêtre. Par-dessus son épaule, il vit la maison de la disparue et la fenêtre, à l’étage. Dans cette chambre, la petite sœur sautait en l’air sur un lit, ses cheveux noirs détachés, ses mains tendues pour toucher le plafond.


« Tu sais comment elle s’appelle ? demanda-t-il.


– Laquelle ?


– La petite sœur.


– Della ? dit-elle. Je crois que c’est ça. »


Ils restèrent ainsi, à regarder la fillette sauter. Ils ne prononcèrent pas un mot avant qu’elle se fatigue et descende du lit. Elle fit quelques pas, et sortit de leur champ de vision.